Le « jésuite » chez Stendhal



Yuichi KASUYA

(Publié dans Etudes de la langue et littérature française, no.64,
Société de la langue et littérature française, Tokyo, 1994)
Copyright (c) Yuichi Kasuya, 1994.


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[AVIS AU LECTEUR]

Le problème du « jésuite » est au coeur de la pensée de Stendhal, il est le plus important du penseur Stendhal. Je dirais qu'il est aussi le plus contemporain dans le contexte japonais de l'année 1995, parce qu'il concerne le problème du "mind-control"...
Je rêve toujours à la scène entre Octave, héros d'Armance, et sa mère « qu'il aime », parce que ce dialogue représente bien, non seulement leur relation mais aussi celle entre l'amour et la logique :

La mère dit à son fils : « Octave, je te supplie de tout mon coeur, avoue-moi que un et un font trois. » Le fils lui répond : « C'est parce que toi qui le demandes, et que je t'aime sincèrement, je dis n'importe quoi si tu veux, mais maman, ça me paraît que un et un ne peuvent faire que deux », et il contemple sa mère. Longtemps il contemple sa mère. Tout à coup il frissonne ; « Dans sa tête, un et un font VRAIMENT trois... » Octave ne peut pas concevoir la possibilité d'un tel raisonnement.

Le problème est que, aussi sincère que soit son amour et bien qu'il veuille du fond de son coeur obéir sa mère, la logique ne change pas sa voie dans la tête d'Octave.
S'il haït sa mère, c'est plutôt bien ; s'il la considère comme un ami bizarre mais sympathique, il n'y a aucun problème. Mais Octave veut AIMER sa mère, ce qui est logiquement impossible...
Si vous comprenez la nature de la douleur d'Octave, vous serez d'accord que la problématique principale du roman Armance s'exprimerait mieux dans les termes de la philosophie, plutôt que du point de vue sociologique. L'inspiration stendhalienne était, nous semble-t-il, au niveau de la logique même.
Qu'en pensez-vous? ( Août, 1996 )




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[NOTES] [FIN]

Agent du « parti religieux » exerçant des activités mystérieuses et perfides dans la société française sous la Restauration ; voilà la figure du Jésuite familière aux lecteurs du Rouge et le Noir. A juste titre, on n'a cessé de souligner son importance dans les oeuvres de Stendhal : « Un trait qui pourrait en effet presque à lui seul définir Stendhal est sa haine des jésuites ou du mythe qu'il s'en forge. C'est sur ce mythe des jésuites que se greffent les préoccupations de toute une vie et même l'éthique stendhalienne », confirme Francine Marill-Albérès(1).
Mais déjà ici se pose une question : qu'est-ce qu'un «jésuite» pour Stendhal? On prétend que, malgré leur importance, les contours de ceux qu'il appelle jésuites sont flous et indécis. La nature occulte des « Jésuites de robe courte », des «congréganistes» ou des « Chevaliers de la Foi » a provoqué, certes, la confusion de termes chez les libéraux de l'époque(2) et la formation de ce que Michel Leroy appelle « le mythe jésuite »(3). Cependant, l'auteur du Rouge et le Noir se voit critiquer à cause de son emploi abusif du mot. D'après Marill-Albérès : « Pour nourrir ses préventions et ses rancunes, Stendhal ne se réfère pas, dès l'origine, aux disciples de Loyola, mais à tous ceux qu'assez improprement il appelle « jésuites », qu'ils soient prêtres ou laïques : assez superficiellement il donne le nom de « jésuites » à tous ceux qui lui enlèvent sa liberté d'action(4).» Et elle précise : « Les prêtres qui président à sa formation religieuse, l'abbé Rey, l'abbé Raillane, l'abbé Philippe Dumollard, ne se prêtaient guère à la complaisance ou à la direction d'intention. A la rigidité de leurs principes, ils pourraient plutôt avoir certains points communs avec les jansénistes(5).»
« Le mythe stendhalien des jésuites semble [...] reposer à l'origine sur une impropriété de termes(6)» ; « Pour Stendhal, le jésuitisme est une nébuleuse qui rassemble tout ce qu'il exècre(7)»: telles sont les appréciations les plus communément émises concernant l'emploi de ce terme dans les textes stendhaliens. Mais, est-il pertinent d'accepter cette image d'un Stendhal qui, entraîné par sa haine puérile, se serait servi d'un mot sans définition exacte, alors que ce même auteur se vantait toujours d'être « LO-GIQUE(8)» et prétendait conserver toute sa vie « un amour fou pour les bonnes définitions(9)»? Il est tout à fait évident que, dans la plupart des cas, Stendhal utilise ce mot pour suggérer l'appartenance au parti religieux de l'époque. Mais tout en désignant un groupe historique, le mot ne renvoit-il pas non plus à un certain trait de leur psychologie dont, à ses yeux, les « jésuites », les « congréganistes » offriraient des modèles typiques ? Ainsi Stendhal aurait pu appliquer cette même appellation à ceux qui, tout en n'étant probablement ni jésuites ni congréganistes, ont fait preuve de leur caractère « jésuite » ou « jésuitique ». Autrement dit, nous croyons plus raisonnable de penser que le mot « jésuite » peut être rangé parmi ces mots qu'il se servait avec lui-même(10) et qu'il a une définition plus précise et plus constante qu'on ne le pense dans les textes stendhaliens, définition qui ne serait pas une simple métaphore consacrée : « personne qui recourt à des astuces hypocrites » ( Le Grand Robert ), mais toute personnelle. Le jésuite selon Stendhal se caractériserait par la coexistence d'un esprit logique et la croyance aveugle à un mythe, la soumission absolue à un dogme et par le fait qu'il « ne voit pas » ou « ne veut pas voir » des évidences ou des résultats obtenus par la déduction logique. Dans cet article nous proposons d'examiner la pertinence de notre hypothèse sur quelques utilisations caractéristiques des mots « jésuite », « jésuitique » et « jésuitisme ».

I. Le destin d'un jeune aristocrate du XIXe siècle

Paul Valéry parlait du « problème du prêtre » qu'il a reconnu chez Stendhal : quand on est prêtre, ou bien l'on est fourbe, ou bien imbécile ; point de milieu(11). Chez Stendhal le dogme religieux relève en général de l'absurdité(12). Mais, selon nous, les prêtres qui ne sont pas niais se divisent encore en deux catégories : ceux qui sont conscients de leur malhonnêteté à l'égard de la société et ceux qui, en quelque sorte, ont pu croire sincèrement en leur innocence. Voyons quel peut être selon Stendhal le destin d'un jeune aristocrate au XIXe siècle dans une note marginale d'Armance. En face de l'Avant-propos de l'exemplaire Bucci on lit :
Un jeune Montmorency en 1828 est :
1. ou Jésuite.
2. ou officier de la garde montant à cheval et spirituel comme son cheval,
3. ou triste comme Octave, car il y a contradiction entre ce qu'il estime et ce qu'il prévoit de sa vie future.
(Et au folio blanc suivant :)
Contradiction chez le jeune Rohan-Chabot entre ce qu'il estime et ce qu'il prévoit de sa vie future. Rien de plus rare que l'homme absolument sans remords.
[...] Impossible en 1828, qu'un jeune homme se dise : « eh bien, je m'en moque, je profiterai d'avantages injustes », et qu'ensuite il soit gai(13).
Il s'agit là du jugement arrêté de Stendhal à l'égard de jeunes aristocrates car, même en 1837 dans Le Rose et le Vert il est toujours question d'un jeune duc, Mallin-La-Rivoire, qui se demande si son privilège n'est pas un abus : « [...] le fait est que pour son malheur il n'était pas complètement dupe de son titre. Il n'y croyait pas comme pourrait le faire un duc véritable doué de peu d'esprit(14).»
Que nous indique la note marginale d'Armance sur les jésuites ? D'abord les « jésuites » (no.1) sont distingués des « sots » (no.2). Ensuite les « jésuites » (no.1) ne se trouvent pas parmi ceux qui sont « tristes » (no.3). S'il y avait une « contradiction entre ce qu'il estime et ce qu'il prévoit de sa vie future », le jeune aristocrate en question ne saurait être gai ; ce serait « impossible en 1828 ». Pour lui donc, la contradiction, en quelque sorte, n'existe pas. Force est de reconnaître que le « jésuite » défini ici est doué d'une certaine raison mais qu'en même temps il croit sincèrement à un dogme absurde auquel ne saurait adhérer un esprit logique selon Stendhal. C'est une créature paradoxale qui a pu « refuser à croire vrai ce qui [ lui ] semble tel(15).»

II. L'abbé Raillane, celui qui « ne veut pas voir »

Il nous semble bien fondé de voir dans la personne de l'abbé Raillane la première figure du jésuite stendhalien. Brulard nous dit que le jésuitisme de l'abbé faisait peur même à son père(16) et il est, à juste titre, le « premier jésuite et prototype de cette longue lignée(17).» D'après Stendhal son précepteur était « dans toute l'étendue du mot un noir coquin(18)» : « il est difficile d'avoir une âme plus sèche, plus ennemie de tout ce qui est honnête(19)», « l'oeil faux avec un sourire abominable(20)» et enfin « parfait jésuite(21)». Pourtant, son acte d'accusation est curieusement pauvre en faits concrets : colère de l'abbé à propos des miettes de pain qui attirent les mouches(22), affectation insupportable face aux beautés de la nature(23)... Vol de la liberté de l'enfant ? Certes, mais à cet égard il n'en est pas plus coupable que son père, « source des pouvoirs de l'abbé(24)». La « tyrannie Raillane » n'a duré que vingt mois(25). Et il est tout de même « parfait jésuite », plus jésuite que son père. Stendhal précise, dans un projet de publication de Vie de Henry Brulard, en commentant le titre d'un chapitre : « Tyrannie Raillane ( ainsi nommée non pour sa forme, mais pour ses effets pernicieux )(26). » Alors quelle serait la nature de ses « effets pernicieux », de l'« empoisonnement »(27) par Raillane?
C'est, croyons-nous, d'abord et surtout le manque du « culte de la bonne logique(28)» qui est le premier trait de l'abbé Raillane. Il était « ennemi juré de la logique et de tout raisonnement droit(29).» Il faut noter cependant que, qui dit manque du culte de la bonne logique, ne dit pas forcément défaut total d'une certaine logique. Raillane n'est évidemment pas niais. Ainsi pense Stendhal, qui le qualifie de « profond(30)» . Citons un passage bien connu :
Un jour, mon grand père dit à l'abbé Raillane :
« Mais m[onsieur], pourquoi enseigner à cet enfant le système céleste de Ptolémée que vous savez être faux?
-- M[onsieu]r, il explique tout et d'ailleurs est approuvé par l'Eglise. »(31)

Le grand-père de l'écrivain, en parlant du système de Ptolémée, ne lui aurait pas dit : « vous savez être faux », s'il ne croyait absolument pas en l'esprit logique de l'abbé. Mais réfléchissons maintenant sur Raillane lui-même. On n'est pas forcément réduit à voir dans la réponse de l'abbé l'intention de mystifier. Ne peut-on pas même y déceler aussi une sorte de sincérité ? En pareilles situations un vrai jésuite toujours prêt à affronter la critique et qui a d'ailleurs reçu la formation pour cela n'aurait-il pas employé des mots plus fins ? La réaction de Raillane est naïve. Le lecteur de Vie de Henry Brulard est tenté de croire à une caricature chargée, et de prendre la réplique comme fictive ; ainsi croit-on trouver Stendhal dominé par des pulsions puériles même dans sa cinquantaine et multipliant les exagérations malicieuses. Nous pensons au contraire que la réplique attribuée à Raillane était authentique, car Stendhal insiste sur le fait qu'il s'agit de ce que répétait son admirable grand-père, et il est très sérieux dans sa colère vis-à-vis de cette réponse qui n'est, à première vue, rien d'autre qu'un signe de malhonnêteté :
Mon grand père ne put digérer cette réponse et souvent la répétait, mais en riant ; [...]
Mais cette réponse de l'abbé, souvent répétée par mon grand-père que j'adorais, acheva de faire de moi un impie forcené et d'ailleurs l'être le plus sombre(32).

L'autorité ecclésiastique chez Raillane n'est pas un simple outil, une arme pour convaincre son adversaire dans un débat ( qui n'implique pas l'adhésion sincère ) mais quelque chose qui prend, pour ainsi dire, la place même de la logique. L'esprit de Raillane est étroit, « restreint ». Et Stendhal qualifie donc de « parfait » jésuite non pas un habile rhéteur, mais précisément un « myope d'esprit » comme lui. Un esprit sensé pourrait-il donner une réponse pareille, preuve d'une soumission servile? La logique pourrait-elle être meurtrie chez un homme à tel point qu'il puisse sincèrement croire que l'autorisation de l'Eglise passe pour supérieure à ce que dit la voix de la raison? C'est sur cet étonnement pour un être de contradiction que se fonde la définition stendhalienne du « jésuite ». Si Raillane avait eu quelque souplesse, « ce coquin-là aurait dû faire de moi un excellent jésuite(33)» comme remarque Brulard lui-même. Mais pour le précepteur du jeune Henri, le conformisme, la convenance prévalent sur tout(34).
Il faut ensuite remarquer que Raillane n'a jamais démenti la fausseté du système de Ptolémée. Il a seulement refusé de répondre; autrement dit, il a déclaré qu'il ne « verra » jamais, ne « voudra » jamais voir les défauts du modèle. Dans les textes stendhaliens le « jésuite » est celui qui « ne voit pas » une évidence. Fabio Conti qui affecte de « ne pas voir » les menottes de Fabrice est appelé par le héros « un plaisant jésuite(35)». Et Stendhal parle souvent des jésuites, en soulignant leur extrême attention pour des choses peu importantes. En utilisant un mot régional, il met en relief la « petitesse » de Raillane : « Cet abbé aurait donné des leçons de petitesse aux bourgeois les plus bourgeois, les patets de la ville(36).» Si Stendhal se souvient de sa façon de manipuler la pelle, on peut supposer qu'il se réfère probablement à un soin inutilement minutieux, une concentration excessive sur la routine : « j'entendais la pelle de l'abbé qui arrangeait son feu avec un soin que j'ai reconnu plus tard appartenir aux jésuites(37).» N'a-t-il pas voulu évoquer un homme qui oublie tout, « ne voit » rien d'autre chose dans le monde entier que le feu devant lui ? Cette « petitesse » est aussi visible dans le « poème d'un jésuite » où est traité le sujet apparemment sans valeur d'une mouche se noyant dans une jatte de lait(38). Si les jésuites peuvent rester ignorant de leur propre contradiction, c'est parce qu'ils sont munis de l'art de « ne pas regarder » les faits les plus évidents. La concentration excessive de l'esprit sur des choses insignifiantes et anodines n'en est-elle pas un indice ?

III. L'origine du « jésuite »

On peut émettre plusieurs hypothèses sur la naissance de cet être contradictoire qu'est le jésuite stendhalien. Souvent la raison politique et sociale condamne les hommes au jésuitisme. Les
mutations vertigineuses de la scène politique depuis la Révolution ont donné naissance à de nombreux êtres contradictoires qui ne veulent pas voir, ne veulent pas laisser voir leur passé, comme Mathieu de Montmorency, compagnon de La Fayette, qui compte parmi « the Chiefs of the Jesuits of the Short Robe(39) » après la Restauration. Mais, disciple d'Helvétius, Stendhal évoque surtout l'éducation comme une des premières causes de la naissance des jésuites. Le jésuite est souvent un pur produit de l'enseignement. Les héros de Stendhal qui ont reçu leur éducation chez les jésuites ne se débarrassent jamais complètement des traits qu'ils y ont acquis. Voyons Fabrice, dans sa confession à l'église de Saint-Pétrone : « au moment même où notre héros ouvrait son âme à Dieu avec la plus extrême sincérité et l'attendrissement le plus profond », « il ne lui vint pas à l'esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevêque, uniquement parce que le comte Mosca était premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. » Et « ceci est un trait remarquable de la religion qu'il devait aux enseignements des jésuites milanais. Cette religion ôte le courage de penser aux choses inaccoutumées, [...] » « quoiqu'il ne manquât ni d'esprit ni surtout de logique [...](40)». Madame de Chasteller qui répond, contre son propre voeu, à des lettres de Lucien en se disant : « C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait la démarche condamnable », était sans le savoir, « la victime de son éducation jésuitique ». « Elle répondait : tout était dans ce mot-là, qu'elle ne voulait pas regarder(41).» Après tout cela elle finit tout simplement par l'envoyer à Lucien.
L'enseignement, s'il n'était pas jésuite, pourrait toujours entraver la démarche naturelle de la logique. On peut voir par exemple, une victime exemplaire de l'éducation dans Paul-Emile Teisseire, collègue de Henri Beyle à l'Ecole Centrale et « petit jésuite(42)» : sa vocation future dans la carrière ecclésiastique, interrompue prématurément par sa mort(43), explique-t-elle complètement cette appellation ? Stendhal affirme : « Tout le mérite de Paul-Emile était une mémoire étonnante. Il arriva à l'Ecole [ Polytechnique ] ; son hypocrisie complète, sa mémoire et sa jolie figure de fille n'y eurent pas le même succès qu'à Grenoble(44)». La prééminence de Henri Beyle sur Paul-Emile et tous les autres élèves qui « étaient plus ou moins comme Paul-Emile Teisseire et apprenaient par coeur(45)» à l'occasion de l'examen n'était rien d'autre que le triomphe d'un vrai travail du cerveau sur une simple mémorisation des leçons : « Heureusement un M. Teste-Lebeau [...] me poussa de questions. Je fus obligé d'inventer des réponses et je l'emportai sur Paul-Emile(46)». Il est évident que, si Paul-Emile est appelé « jésuite », c'est qu'il n'apprend pas à « voir » ce que montre la logique, mais qu'il croit sincèrement qu'étudier consiste à retenir des leçons par coeur.
Enfin, dans son prosélytisme un jésuite adroit aurait une autre ressource, celle d'attirer l'attention sur une sorte de faiblesse d'un raisonnement. C'est de ce point de vue, croyons-nous, qu'il faut juger l'importance des raisonnements mathématiques chez Stendhal. Eternelle question du « moins par moins donne plus». Un François Michel ne se lasse pas de critiquer Stendhal en disant qu'« il n'a pas fait cet effort élémentaire qui consiste à aller sous les mots chercher leur vraie valeur(47)». Pourtant la lecture attentive semble nous conduire à une conclusion toute autre.
Au passage, on se rend facilement compte que Stendhal s'intéresse plus à la réaction des autres face à la question du jeune Henri qu'à l'explication mathématique en tant que telle. En observant l'attitude de ses professeurs et de ses collègues, il tente de vérifier s'ils comprennent et utilisent véritablement l'axiome ou s'ils feignent seulement de comprendre, récitant ce qu'ils ont appris ; en un mot, s'ils sont tombés dans le piège de l'éducation que nous avons observé plus haut. Quant à Beyle lui-même, on ne saurait douter du fait qu'il a compris (dans le sens ordinaire de ce mot) cet axiome que lui-même décrit comme étant « une des bases fondamentales de la science qu'on appelle algèbre(48)». Il savait comment l'utiliser, sinon il n'aurait jamais eu ni le premier prix à l'Ecole Centrale ni la recommandation à Polytechnique. Seulement, il éprouve de l'embarras quand il s'agit de l'expliquer avec des mots ordinaires. S'il dit que cette difficulté « est explicable car elle conduit à la vérité(49)», cela revient à dire qu'il croit naïvement que toute vérité peut être exprimée clairement par le langage, en se référant à des exemples pris dans la nature(50), ce qui n'est évidemment pas toujours aisé, quand ce n'est pas impossible. Mais ne peut-on pas pardonner la persévérance de Stendhal surtout s'il s'agit chez lui de pénétrer les autres ?
Et, il est tout à fait normal qu'après un autre problème, celui des « lignes parallèles qui se rencontrent à l'infini », qui donnait à Beyle l'impression de « lire un catéchisme et encore un des plus maladroits(51)» un confesseur « adroit et bon jésuite » ne manque pas de dire d'un ton paternel : « Vous voyez que tout est erreur, ou plutôt qu'il n'y a rien de faux, rien de vrai, tout est de convention. Adoptez la convention qui vous fera le mieux recevoir dans le monde. [...](52)». Notons bien que pour signaler le défaut de logique, il emprunte exactement le langage de la logique elle-même. La cause de ce jésuite étant parfaitement raisonnable, un partisan fidèle de la logique pourrait l'adopter à son propre compte s'il y était décidé. Il est permis de supposer que cela a été réellement le parti qu'avait pris Henri Beyle, car Stendhal fait dire au jeune Henri : « Vraies ou fausses les mathématiques me sortiront de Grenoble(53) ». On voit bien que, si c'était par tactique qu'il s'était établi dans le camp des mathématiciens, il serait parfaitement d'accord avec les propos du « bon jésuite ».

IV. Des « jésuites » dans les oeuvres fictives

Quelques-uns des personnages secondaires stendhaliens sont traités de « jésuites » ou décrits comme « jésuitiques ». Ce sont ceux qui, trompés par les arguments préparés d'avance ( que ce soit les leurs ou ceux des autres ) perdent de vue leur propre pensée naturelle et leur vrai bonheur.
Dans Armance, un personnage est bien « jésuite » : le chevalier de Bonnivet qui « était arrivé de Saint-Acheul(54)», célèbre à l'époque pour son collège de Jésuites(55). Sa vocation n'avait pas de motivation naturelle, spontanée : « une sorte d'habitude de famille avait persuadé à tout le monde et à lui-même qu'il devait appartenir à l'Eglise(56).» Pour lui, la seule lecture de l'Etoile, « a journal belonging to the Jesuits(57)» n'est pas permise aux employés de maison : « comme si, dit le chevalier, le peuple était fait pour lire !(58)» Son attitude est la négation totale de la capacité logique et l'observation aveugle du dogme et de la convention. Comme il est pourvu d'une mémoire « réellement prodigieuse(59) » sa conversation n'est qu'« une allusion perpétuelle [...] aux chefs-d'oeuvre des grands écrivains(60)». Et, à lui-même, Madame d'Aumale a affirmé qu'il avait deviné tout seul ce grand principe : que la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée(61). Ici il s'agit, nous semble-t-il, moins de l'hypocrisie d'un esprit fort et vif, que de celle d'un esprit rigide qui interdit toute pensée spontanée et raisonnable, la rend invisible à soi-même(62). En empruntant la parole de Tartuffe, le chevalier démontre effectivement qu'il y a beaucoup de choses qu'il « ne saurait voir(63).»
Un autre personnage est traité relativement à son « jésuitisme » : la maréchale de Fervaques. Son appartenance au parti dévot est évidente ; elle y pèse de tout son poids, présidant un « salon jésuitique(64)». Mais si le comte Altamira la traite de femme « un peu jésuitique et emphatique(65)», le mot « jésuitique » doit suggérer, à notre avis, bien autre chose qu'un simple service qu'elle rend à l'Eglise. Les arguments employés par Claude Liprandi sont bien convaincants ; la peur qui tourmente toujours la maréchale que l'on parle de son père industriel est peu probable dans le contexte historique de la Restauration(66). Mais selon nous, les mêmes arguments servent à éclairer un trait particulier du caractère de la maréchale aussi bien qu'à voir son « pilotis » dans la personne réelle de madame du Cayla. Si l'auteur a senti la nécessité du mot « jésuitique » pour peindre la maréchale, et si le mot « jésuitique » peut s'entendre dans la même catégorie sémantique que celle du mot « jésuite » dont nous traitons maintenant, n'est-on pas conduit à conclure que Stendhal voyait en elle une victime d'un préjugé ridicule et contraire à la logique ? Personne, même au Faubourg Saint-Germain, ne s'interroge plus sur l'origine de la richesse ; et pourtant la maréchale est honteuse de sa naissance. N'est-elle pas prête à renier ses origines pour se donner l'illusion d'appartenir à la classe privilégiée ? La pauvre maréchale, étourdie par la lecture de la généalogie dans les Mémoires de Saint-Simon(67), ne veut pas voir, ne veut pas faire voir que son père est un industriel célèbre. Et pour « ne pas le voir », il faut qu'elle considère de toutes ses forces quelque chose d'autre : la religion et la vertu. Altamira a certainement raison quand il affirme que le seul bonheur de la maréchale serait de fixer ses regards sur « l'enfer tout ouvert(68).» Stendhal a voulu railler, ridiculiser sa façon de vivre fondée sur une croyance bizarre et absurde.
Dans le même roman, on voit également apparaître le mot « jésuite » dans la scène du dialogue entre Charcot de Maugiron et Julien. Le sous-préfet rend visite à Julien pour lui faire une proposition apparemment avantageuse. Mais la réponse de Julien est complètement fausse et hypocrite, et : « Ce sous-préfet, étonné de trouver plus jésuite que lui, essaya vainement d'obtenir quelque chose de précis(69).» Charcot « de Maugiron » avait pris le nom d'une famille éteinte pour s'emparer de la particule(70). Malgré cela ses origines bourgeoises sont tout à fait visibles : il emploie le verbe « éduquer », souligné par l'auteur en raison de son barbarisme(71). Il se lamente sur l'état actuel du monde en « grandes jérémiades(72)», ce qui n'est pas sans rappeler les gémissements des parents de Stendhal(73). Si le sous-préfet hésite à révéler le véritable motif de sa visite jusqu'à ce qu'il soit sur le point de partir, c'est que, pour Charcot comme pour les membres de la famille du jeune Henri Beyle qui « se croyait être sur le bord de la noblesse(74)», il semble « contre la pudeur de parler d'argent(75)». De même, selon la proposition de Charcot de Maugiron le paiement chez les Valenod sera « par quartier et toujours d'avance» et non pas mensuel, « ce qui n'est pas noble(76)».
Roturier qui ne se lasse pas de singer les allures des nobles, de déplorer l'état actuel de la France... pour la cause de l'aristocratie : telle est l'image de Charcot de Maugiron. Ici on a affaire à un autre personnage qui s'efforce de faire oublier, et d'oublier lui-même sa véritable origine. L'usage du terme « jésuite » constitue un indice pour comprendre ce qui s'est passé dans le coeur de Charcot de Maugiron. S'il est « étonné de trouver plus jésuite que lui », cela veut dire que, tout à coup, il a cru apercevoir un homme chez qui l'esprit se montre plus « conditionné » que lui(77).
L'épigraphe du chapitre où l'on trouve ce passage nous offre une autre clef. Si la même formule que l'on a vue plus haut : « la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée » est attribuée, non pas à Telleyrand(78) mais à un « jésuite », Malagrida, cette attribution apparemment fantaisiste ne pourrait être qu'une allusion ironique au fond de cet épisode. Malagrida, assassin manqué du roi de Portugal et brûlé comme fou, est un fanatique dans toute l'étendue du mot. La description de ses ouvrages absurdes que fait Voltaire et de ce qu'il appelle son « miracle »(79) ne nous montre en lui qu'une personne complètement idiote et ridicule, absolument incapable d'une pareille remarque digne d'un fin diplomate. Cette réflexion pleine de sagesse sur les dangers de la parole, mise dans la bouche d'un fanatique, ne pourrait que souligner le « jésuitisme » de Malagrida. En empruntant la même devise, Madame d'Aumale s'est en fait moquée du chevalier jésuite.

En guise de conclusion, signalons que l'on peut facilement reconnaître chez d'autres héros stendhaliens beaucoup de traits « jésuitiques ». Cependant, s'ils ne sont pas qualifiés de tels, c'est qu'ils sont pourvus d'un esprit sain, qu'ils sont en dernier lieu capables de trouver eux-mêmes leur propre bonheur, de poursuivre leur propre passion. Selon Stendhal c'est la passion, l'amour qui donne le « véritable cours de logique(80)».


NOTES

(1) Stendhal et le sentiment religieux, Nizet, 1956, p.41-42.
(2) Cf. François Michel, « Stendhal et la Congrégation à travers un livre récent »(1949) in Etudes stendhaliennes, Mercure de France, 1972, p.464 sq. Voir aussi K.G. McWatters, « La « Congrégation » vue par Stendhal et par Balzac » in Stendhal et Balzac, Actes du VIIe Congrès international stendhalien, Aran, Grand Chêne, 1972, p.128.
(3) Le Mythe jésuite : De Béranger à Michelet, PUF, 1992.
(4) Op.cit., p.42. L'auteur souligne.
(5) Ibid.
(6) Ibid., p.42-43.
(7) Jean Ducruet, « Michel Leroy : Le Mythe jésuite » in Stendhal Club no.138, 1993, p.181.
(8) Mérimée, « H.B. » in OEuvres complètes de Stendhal, Cercle du Bibliophile, tome 49, p.332.
(9) Vie de Henry Brulard, ch.XXXVI, in OEuvres intimes II, Pléiade, 1982, p.885.
(10) Ibid., ch.I, p.537.
(11) « Stendhal » (1927) in OEuvres I, Pléiade, 1957, p.579.
(12) C'est du moins son opinion déclarée, même si on ne peut pas nier son goût pour certains aspects de la religion.
(13) Armance, Classiques Garnier, 1962, p.258.
(14) Le Rose et le Vert, in Romans et nouvelles, Cercle du Bibliophile, p.283.
(15) Armance, ch.I, p.12.
(16) Vie de Henry Brulard, ch.XVIII, p.708.
(17) Michel Crouzet, La Vie de Henry Brulard ou l'enfance de la révolte, Corti, 1982, p.124. Nous signalons tout de même que notre avis diffère beaucoup de celui de M. Crouzet.
(18) Vie de Henry Brulard, ch.VII, p.598.
(19) Ibid.
(20) Ibid.
(21) Ibid., ch.VIII, p.605.
(22) Ibid., ch.VIII, p.607.
(23) Ibid., p.608.
(24) Ibid., p.609.
(25) Michel Crouzet, Stendhal ou Monsieur Moi-même, Flammarion, 1990, p.26.
(26) OEuvres intimes II, Pléiade, p.962.
(27) Vie de Henry Brulard, ch.IX, p.615.
(28) L'expression est de Michel Crouzet, La Vie de Henry Brulard ou l'enfance de la révolte, p.125. (corrigé le 16 août 1996)
(29) Vie de Henry Brulard, ch.VII, p.599.
(30) Ibid., ch.XLI, p.922.
(31) Ibid., ch.VIII, p.611.
(32) Ibid.
(33) Ibid., ch.X, p.627.
(34) Cf. Ibid., ch.VIII, p.605.
(35) La Chartreuse de Parme, ch.XV, Classiques Garnier, 1973, p.278.
(36) « patet, prononcez : patais, extrême attention donnée aux plus petits intérêts.» Vie de Henry Brulard, ch.VIII, p.607.
(37) Ibid.
(38) Ibid., ch.XII, p.656, et aussi ch.XXXIX, p.906.
(39) Article daté de 18 janvier 1826 dans le New Monthly Magazine ( Chroniques pour l'Angleterre, t.6, Publications de l'Université de Grenoble, 1991, p.106.)
(40) La Chartreuse de Parme, ch.XII, p.218-219. C'est Stendhal qui souligne.
(41) Lucien Leuwen, ch.XXII, Cercle du Bibliophile, t.2, p.279-280. C'est Stendhal qui souligne.
(42) Vie de Henry Brulard, ch.XXX, p.817.
(43) Henri Martineau, Petit dictionnaire stendhalien, Le Divan, 1948, p.464-466.
(44) Vie de Henry Brulard, ch.XXV, p.775. Pour Stendhal le fait d'être un bon polytechnicien constitue une preuve irréfutable des capacités logiques d'une personne. Octave, Lucien et peut-être Beyle lui-même, comme polytechnicien possible, sont à l'antipode de Paul-Emile Teisseire qui, naturellement, « en [= de Polytechnique ] sortit bien officier mais bientôt fut touché de la grâce et se fit prêtre » ( ibid.).
(45) Ibid., ch.XXXIII, p.854.
(46) Ibid., ch.XXX, p.817-818.
(47) « Stendhal mathématicien », in Stendhal Club no.20, juillet 1963, p.289.
(48) Vie de Henry Brulard, ch.XXXIII, p.853.
(49) Ibid.
(50) Cf. Ibid., ch.XXXIII, p.856.
(51) Ibid., ch.XXXIII, p.858.
(52) Ibid., ch.XXXIII, p.859.
(53) Ibid., ch.XXXIV, p.859. C'est Stendhal qui souligne.
(54) Armance, ch.XXV, p.191.
(55) Article daté de 24 octobre 1828 dans le New Monthly Magazine ( Courrier Anglais, t.3, édition du Divan, p.441*.)
*Chroniques pour l'Angleterre, t.7, 1993, p.188.(ajouté le 16 août 1996)
(56) Armance, ch.XXV, p.191.
(57) Article du London Magazine, février 1825 ( Chroniques pour l'Angleterre, t.4, 1985, p.284.)
(58) Armance, ch.XXV, p.191.
(59) Ibid., ch.XXV, p.193.
(60) Ibid.
(61) Ibid., ch.XXV, p.194.
(62) Voir plus loin, p.41.
(63) Armance, ch.XXV, p.192. C'est Stendhal qui souligne.
(64) Le Rouge et le Noir, II, ch.XXVII, Classiques Garnier, 1973, p.393.
(65) Ibid., II, ch.XXV, p.380.
(66) Sur un personnage du « Rouge et le Noir » : La maréchale de Fervaques, Lausanne, Grand-Chêne, 1959, p.39 sq.
(67) Le Rouge et le Noir, II, ch.XXVI, p.386.
(68) Ibid., ch.XXV, p.382.
(69) Ibid., I, ch.XXII, p.131.
(70) Ibid., II, ch.XIV, p.316.
(71) Cf. Alciatore, « Stendhal, Voltaire et le verbe EDUQUER », in Stendhal Club no.11, 1961, p.127-128.
(72) Le Rouge et le Noir, I, ch.XXII, p.130.
(73) Cf. Vie de Henry Brulard, ch.XVI, p.697.
(74) Ibid., ch.XXVII, p.788.
(75) Ibid., ch.VII, p.599.
(76) Le Rouge et le Noir, I, ch.XXII, p.131.
(77) C'est non seulement Charcot mais Julien lui-même qui est l'objet de sarcasmes. Nous avons traité de la gratuité de l'hypocrisie du héros du Rouge et le Noir dans notre mémoire de maîtrise: Une étude sur le Rouge et le noir : l'hypocrisie de Julien Sorel et le statut du lecteur, présenté à l'université d'Osaka, 1985.
(78) Comme l'a fait Stendhal dans son article daté de 18 décembre 1824, dans le London Magazine ( Chroniques pour L'Angleterre, t.5, p.46.)
(79) Stendhal a pu la lire dans le Précis du siècle de Louis XV, chapitre XXXVIII ( OEuvres historiques, Pléiade, 1957, p.1534.). Cf. Le Rouge et le Noir, éd. cit., note, p.554.
(80) De l'amour, ch.XXXI, Classiques Garnier, 1959, p.89.





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