Fonction du « fontenellisme » et de l'« espagnolisme
»
dans la Vie de Henry Brulard :
I. Fontenellisme de Henri Gagnon
Yuichi Kasuya
(Publié dans Gallia, no.XXXIII,
Société de langue et littérature françansaises
de l'université d'Osaka, 1994)
Copyright (c) Yuichi Kasuya, 1995.
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[NOTES] [II. ESPAGNOLISME]
L'affection que nourrissait Henri Beyle pour son grand-père maternel
est bien connue. Henri Gagnon est à la fois son « camarade sérieux
et respectable(1)» et son éducateur :
Mon excellent grand-père, qui, dans le fait, fut mon
véritable père et mon ami intime [...](2).
Dans le fait j'ai été exclusivement élevé par
mon grand-père, M. Henri Gagnon(3).
Il me communiqua [...] en réalité presque tous ses goûts,
[...](4).
J'aidais toujours mon grand-père à arroser les fleurs, et
il me parlait de Linné et de Pline, non pas par devoir, mais avec
plaisir. Voilà la grande et extrême obligation que j'ai à
cet excellent homme(5).
D'après Stendhal, Henri Gagnon chérissait lui aussi de tout
son coeur son petit-fils, souvenir de sa fille disparue :
[...] cet excellent homme qui m'adorait et n'aimait point son
fils, [...](6).
[...] je suis convaincu que mon grand-père ne regrettait que moi
à Grenoble et n'aimait que moi(7).
A douze ans, un prodige de science pour mon âge, je questionnais sans
cesse mon excellent grand-père dont le bonheur était de me
répondre. J'étais le seul être à qui il voulût
parler de ma mère. Personne dans la famille n'osait lui parler de
cet être chéri(8).
Concernant ce grand-père, on sait aussi que le nom de Fontenelle
est évoqué plusieurs fois par Stendhal pour le décrire.
En fait, dans la Vie de Henry Brulard, il est souvent question
du
« caractère à la Fontenelle(9)» de Henri Gagnon,
et Stendhal parle même de « fontenellisme(10)». L'association
ne s'est pas produite chez Stendhal, semble-t-il, avant la rédaction
de la Vie de Henry Brulard, plus précisément
avant celle du chapitre VI. C'était, d'après la note marginale,
le 2 décembre 1835 :
Je vois, mais aujourd'hui seulement, que c'était un homme
qui devait avoir un caractère dans le genre de celui de Fontenelle,
modeste, prudent, discret, extrêmement aimable et amusant avant la
mort de sa fille chérie(11).
Il est donc très curieux que l'on trouve sous la plume de Stendhal
presque toujours des remarques négatives à l'égard
de cet écrivain. Bien que Stendhal voie un esprit fin(12) dans ce
favori du salon de Mademoiselle de Scudéry, l'âme de Fontenelle
est toujours qualifiée de « froide(13)» ; s'il est aimable,
c'est qu'il n'aime rien(14). C'est un écrivain qui ne sait pas peindre
l'homme(15), écrivain médiocre et complètement démodé(16).
De plus, chez lui, le souci excessif de l'amabilité et de la finesse
abîme l'expression de la vérité. Stendhal ajoute :
La finesse gâte certaines vérités. Je crois
qu'on en voit des exemples dans Fontenelle(17).
Il faut reconnaître qu'il est tout à fait naturel qu'un grand
adorateur de l'« amour-passion » n'estime guère le «
technicien du bonheur » qui recommande l'« immobilité »
de l'âme. Mais, le nom d'un philosophe pour lequel Stendhal ne témoigne
guère de respect revient avec trop de ténacité à
côté de celui de son « véritable père »,
n'est-ce pas là un trait significatif ?
A ce propos examinons les aspects négatifs de la personnalité
de Henri Gagnon. Malgré toutes les faveurs qu'a reçues le
jeune Henri de son grand-père favori, il ne se prive pas de le critiquer
de temps en temps. Ainsi Henri Gagnon se voit souvent accuser d'inertie.
Il n'a pas su prendre audacieusement la défense de son petit-fils
abandonné aux mains hostiles de son gendre, Chérubin Beyle,
et de sa propre fille, Séraphie. Face à leur « tyrannie
» exercée au nom de l'éducation, il n'a presque rien
fait. Le mutisme l'emportait malgré son amour pour son petit fils.
Et c'est précisément son « fontenellisme » qu'allègue
Stendhal pour expliquer cette attitude passive :
[...] j'ai été un pauvre petit bambin persécuté,
toujours grondé à tout propos, et protégé par
un sage à la Fontenelle qui ne voulait pas livrer bataille pour moi,
et d'autant qu'en cas de bataille son autorité supérieure
à tout lui commandait d'élever davantage la voix ; or c'est
ce qu'il avait le plus en horreur [...](18).
Stendhal affirme être sûr que Henri Gagnon est au fond tout
à lui, mais qu'il cache seulement ses véritables sentiments
à cause de son « fontenellisme ». Voyons comment il réagit
devant les scènes de dispute entre Séraphie et Henri :
Pendant ces scènes violentes, qui se renouvelaient une
ou deux fois par semaine, mon grand-père ne disait rien ; j'ai déjà
averti qu'il avait un caractère à la Fontenelle, mais, au
fond, je devinais qu'il était pour moi(19).
Cette explication est-elle parfaitement convaincante ? Est-ce qu'on peut
trouver des faits concrets qui prouvent que Henri Gagnon est bien au camp
de son petit-fils ?
Peut-on vraiment démontrer que son attitude résulte de son
fontenellisme et non pas d'un accord implicite avec Séraphie et Chérubin
?
Stendhal nous suggère, au fil de sa plume, que son grand-père
n'est pas tout à fait tel qu'il l'aurait souhaité être.
Lorsque Henri Gagnon condamne le mensonge de Henri Beyle :
[...] mon grand-père me gronda doucement et poliment,
mais ferme, pour le mensonge. Je sentais vivement ce que je ne savais exprimer.
Mentir n'est-il pas la seule ressource des esclaves ?(20)
Stendhal reconnaît chez lui une âme bourgeoise :
[...] il était facile à concevoir des haines éternelles
pour des torts très petits et je ne puis laver son âme du reproche
de bourgeoisie(21).
Plus tard l'air méprisant qu'il prendra à l'égard de
la famille de son ami scandalisera Henri Beyle :
[...] j'aurais pardonné l'imputation d'un crime à
la famille Bigillion, mais le mépris ! Et mon grand-père était
celui qui l'avait exprimé avec le plus de grâce, et par conséquent
d'effet !(22)
Selon Stendhal la « conversion » de Henri Gagnon au jésuitisme(23)
est certaine :
Sans avouer que j'avais lu La Nouvelle Héloïse,
j'osai lui en parler avec éloge. Sa conversion au jésuitisme
ne devait pas être ancienne ; au lieu de m'interroger avec sévérité
il me raconta [...](24).
[...] mon grand-père ( nouveau converti, je pense ) s'abstenait de
plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient
lire(25).
Mais y a-t-il jamais eu une « conversion » ? Il faut, en effet,
remarquer que c'est le même mutisme qui est qualifié tantôt
de fontenellisme, tantôt de jésuitisme, sans qu'on puisse y
trouver une différence apparente. Stendhal hésite sur l'époque
exacte de la « conversion » de son grand-père. Celui-ci
pouvait, du moins dans la société, être toujours aimable
comme Fontenelle, c'est-à-dire, cacher son véritable sentiment,
sa tristesse :
Mon grand-père, en ces temps heureux, prenait la reli[gion]
fort gaiement [...] ; il ne devint triste et un peu religieux qu'après
la mort de ma mère ( en 1790 ) et encore, je pense, par l'espoir
incertain de la retrouver dans l'autre monde(26).
Je découvris bientôt après qu'il se confessait fort
rarement. Il était extrêmement poli envers la religion plutôt
que croyant. Il eût été dévot s'il avait pu croire
de retrouver dans le ciel sa fille Henriette [...], mais il n'était
que triste et silencieux. Dès qu'il arrivait quelqu'un, par politesse
il parlait et racontait des anecdotes(27).
[...] peut-être s'était-il fait dévot à la mort
de ma mère ( 1790 ) ; [...](28)
Je croirais volontiers que mon grand-père était un nouveau
converti vers 1793. Peut-être s'était-il fait dévôt
à la mort de ma mère (1790); [...](29)
De toute façon, Henri Gagnon finit par perdre la confiance du petit
Henri. Après le récit de l'affaire du billet Gardon Stendhal
réfléchit :
Je le dis avec peine, je commençais à moins aimer
mon grand-père, et aussitôt je vis clairement son défaut
: « Il a peur de sa fille, il a peur de Séraphie ! »(30)
Mais, s'il n'y avait pas de « fontenellisme », s'il n'y avait
pas de « conversion », cela signifierait que Henri Gagnon était,
dès le début, « jésuite » et sincèrement
d'accord avec Chérubin et Séraphie. Dans ce cas tout le monde
serait d'accord sur l'éducation de l'enfant(31); personne ne dénoncerait
la fausseté des « tyrans » et le reproche de leur injustice
deviendrait peu convaincant. Dire que Henri Gagnon est un être comme
Fontenelle, c'est affirmer qu'il s'agit d'un homme qui, pour la sérénité
de l'âme, sacrifie sans regrets la vérité et la justice.
Evoquer le nom de Fontenelle pour le décrire ou voir en lui du «
fontenellisme », c'est prétendre que, s'il se taisait, c'était
malgré lui et qu'il ne donnait pas son consentement implicite à
Séraphie et à Chérubin. Le fait d'insister sur cette
analogie sert donc à renforcer l'accusation d'hypocrisie visant le
camp ennemi et Stendhal a donc certainement intérêt à
voir du fontenellisme chez son grand-père. (A suivre)
NOTES
(1) Vie de Henry Brulard, ch.XIV, in OEuvres intimes
II, Pléiade, 1982, p.672.
(2) Ibid., ch.V, p.577.
(3) Ibid., ch.III, p.552.
(4) Ibid., ch.III, p.553.
(5) Ibid., ch.XVI, p.698.
(6) Ibid., ch.III, p.554.
(7) Ibid., ch.V, p.579.
(8) Ibid., ch.X, p.636.
(9) Ibid., ch.VI, p.591-592; ch.XI, p.643; ch.XV, p.682; ch.XVII,
p.705; ch.XX, p.719. « Sa prudence à la Fontenelle » (ch.V,
p.579); « sage à la Fontenelle » (ch.VII, p.597); «
véritable Fontenelle » (ch.VII, p.601).
(10) Ibid., ch.XII, p.653.
(11) Ibid., ch.VI, p.591.
(12) « Les langues transposantes sont plus propres aux esprits fins,
tels que Fontenelle » (20 février 1803, Journal littéraire
I, Cercle du Bibliophile, p.129).
(13) « Qualité de l'âme. Ardente ( Jean-Jacques ). Froide
( Fontenelle )» ( 1811, Journal littéraire II,
Cercle du Bibliophile, p.358 ).
(14) Avril 1804, Journal littéraire I, p.304.
(15) 11 juin 1804, Journal littéraire I, p.344.
(16) Idées italiennes sur quelques tableaux célèbres
(1840), Cercle du Bibliophile, t.47, p.242.
(17) 15 juillet 1804, Journal littéraire II,
p.30. Voir aussi Journal littéraire I, p.372,
De l'amour II, XCI, Cercle du Bibliophile, p.171.
(18) Vie de Henry Brulard, ch.VII, p.597.
(19) Ibid., ch.XI, p.643.
(20) Ibid., ch.XV, p.682.
(21) Ibid., ch.XX, p.718.
(22) Ibid., ch.XXVII, p.790.
(23) Nous avons examiné la conception stendhalienne de ce mot dans
notre « « jésuite » chez Stendhal
» in Etudes de la langue et littérature française,
no.64, 1994.
(24) Vie de Henry Brulard, ch.XVI, p.702.
(25) Ibid., ch.XXIV, p.762.
(26) Ibid., ch.V, p.582.
(27) Ibid., ch.X, p.627.
(28) Ibid., ch.XX, p.717.
(29) Ibid., ch.XX, p.717.
(30) Ibid., ch.XII, p.652.
Copyright Yuichi Kasuya, 1994.
[VERSION JAPONAISE]
[AU DEBUT DE CE TEXTE]
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II. Espagnolisme d'Elisabeth Gagnon
(Publié dans Gallia, no.XXXIV,
Société de langue et littérature françansaises
de l'université d'Osaka, 1995)
[VERSION JAPONAISE / JAPANESE VERSION]
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[NOTES] [I. "FONTENELLISME"]
Elisabeth Gagnon, qui se range, avec son frère, du côté
du petit Henri, est décrite dans la Vie de Henry Brulard
comme une personne dotée d'un caractère «élevé
et espagnol(1)», «parfaitement noble, [...] avec les raffinements
et les scrupules de conscience espagnols(2).» Ainsi c'est elle qui
a transmis son «espagnolisme(3)» au futur écrivain : «Dès
que je suis ému je tombe dans l'espagnolisme, communiqué par
ma tante Elisabeth [...](4).»
On a déjà beaucoup discuté sur ce néologisme,
surtout sur ses aspects positifs(5). Il faut cependant noter que dans le
langage stendhalien ce terme n'est pas totalement dénué de
connotations négatives.
Pour Stendhal, l'Espagne incarne d'abord l'image d'un pays tyrannique qui,
sous Philippe II, a opprimé la belle Italie(6) qu'il aime tant. Ce
sont encore les Espagnols qui auraient avili les moeurs italiennes avec
l'introduction du chevalier servant(7). Selon Stendhal un des premiers traits
remarquables du caractère espagnol serait probablement le goût
de la rêverie. Voyons l'image stendhalienne d'un Espagnol dans les
Mémoires d'un Touriste :
Cet Espagnol, [...] se repaît, dans l'intérieur
de son âme, des chimères les plus ravissantes.
Remarquez bien ceci : ce n'est pas la réalité, c'est son imagination
qui se charge de les lui fournir. Il résulte de là que, dans
les moments de passions, la lorgnette du raisonnement est entièrement
troublée ; il ne peut plus apercevoir rien de ce qui existe réellement(8).
On retrouve bien ce penchant rêveur chez Elisabeth Gagnon, de qui
venaient «tout l'honneur, tous les sentiments élevés
et fous de la famille(9)» :
Un jour ma tante Elisabeth Gagnon s'attendrit sur le souvenir de son frère,
mort jeune à Paris ; [...] Evidemment cette âme élevée
répondait à ses pensées, et comme elle m'aimait m'adressait
la parole pour la forme.
«Quel caractère ! [...] Quelle activité !» [...]
Et aussitôt, se reprenant et songeant devant qui elle parlait, elle
ajouta :
«Jamais je n'en ai tant dit. [...](10)»
Ce goût excessif pour la rêverie profonde sur l'héroïsme
est presque toujours synonyme d'incompétence dans la vie active.
D'où un jugement nuancé de Stendhal sur son propre caractère
trop pensif : «[...] toute ma vie j'ai vu mon idée et non la
réalité ( comme un cheval ombrageux, me dit dix-sept ans plus
tard M. le comte de Tracy )(11).» Stendhal impute sa maladresse en
société à cet espagnolisme inopportun qu'il a hérité
de sa grand-tante :
[...] Ma tante Elisabeth avait l'âme espagnole. Son caractère
était la quintessence de l'honneur. Elle me communiqua pleinement
cette façon de sentir et de là une suite ridicule de sottises
par délicatesse et grandeur d'âme(12).
La plupart de mes folies apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir
saisi au passage l'occasion qui est chauve comme disait d[on] Japhet d'Arménie
; toutes mes duperies en achetant, etc., etc., viennent de l'espagnolisme
communiqué par ma tante Elisabeth, [...](13)
Si Stendhal admet que son orgueil était «insupportable(14)»,
ne peut-on pas y voir une condamnation implicite de cet «espagnolisme»?(15)
Du moins les idées héroïques qui emplissaient la tête
de Henri étaient intempestives dans ses années de collégien
:
Je ne réussissais guère avec mes camarades ; je vois aujourd'hui
que j'avais alors un mélange fort ridicule de hauteur et de besoin
de m'amuser. Je répondis à leur égoïsme le plus
âpre par mes idées de noblesse espagnole(16).
Ce serait encore cet espagnolisme qui l'aurait empêché de devenir
un nouveau Molière :
Cet espagnolisme m'empêche d'avoir le génie comique
:
1° Je détourne mes regards et ma mémoire de tout ce qui
est bas;
2° Je sympathise, comme à dix ans lorsque je lisais l'Arioste,
avec tout ce qui est contes d'amour, de forêt [...], de générosité(17)
.
Enfin, on trouve des cas où l'espagnolisme d'Elisabeth aurait même
fonctionné à l'encontre de l'intérêt immédiat
du petit Henri. Même si Elisabeth était probablement plus de
son parti que son frère(18), elle aussi passe sous silence l'«injustice
» de Chérubin et de Séraphie : « [...] ni son père
(M. Henri Gagnon), ni sa tante (ma grand-tante Elisabeth) ne pouvaient ou
n'osaient lui [ = à Séraphie ] imposer le silence, [...](19).
»
Quand il était question de l'invitation des amis pour Henri et qu'Elisabeth
aurait pu user de son influence, elle se taisait et «haussait les épaules(20).»
C'est probablement son espagnolisme qui explique ce mutisme. Face à
la brouille entre Henri Beyle et Séraphie, Elisabeth, «par fierté
espagnole, n'ayant pas d'autorité légitime, restait neutre
; [...](21)» Quand le petit Henri profitait des sorties avec elle pour
visiter la Société des Jacobins, Elisabeth, toujours au nom
de son «espagnolisme», tente de le dissuader de cette aventure
:
[...] ma tante au caractère espagnol me regarda d'un
air fort sérieux. [...]
«[...] Et je ne me soucie pas d'avoir à parler de toi avec ton
père. Je ne te mènerai plus chez Mme Colomb(22).»
Si elle paye la leçon du géomètre Gros pour Henri Beyle
:
[...] ce n'était pas l'argent qui devait coûter
à cette âme remplie de l'orgueil le plus juste et le plus délicat,
il fallait que je prisse ces leçons en cachette de mon père,
et à quels reproches fondés, légitimes, ne s'exposait-elle
pas?(23)
D'ailleurs elle montre peu de sympathie à l'égard de la Révolution
sanglante pour qui Henri Beyle déclare, lui, dès ses plus
jeunes années, un enthousiasme ardent : «Ma tante Elisabeth
n'avait horreur que des condamnations à mort(24).» L'exécution
de Louis XVI «redoublait le silence hautain et espagnol de ma tante
Elisabeth(25).» C'est encore à l'espagnolisme que fait appel
Stendhal pour expliquer pourquoi Elisabeth Gagnon n'était pas entièrement
du côté de Henri Beyle.
Mais cette neutralité s'explique-t-elle uniquement par son «espagnolisme»?
Ne peut-on pas l'interpréter aussi comme une forme de consentement
implicite? L'«espagnolisme» d'Elisabeth n'a-t-il pas une fonction
finalement analogue à celle du «fontenellisme » de Henri
Gagnon?
La lecture attentive de la Vie de Henry Brulard nous montre
que les aspects négatifs de Henri et d'Elisabeth Gagnon sont soigneusement
dissimulés dans l'équivoque de termes comme « ma famille»,
«mes parents» ou «on» : «[...] mes parents [...]
blâmaient tout, ils avaient la jaunisse(26)» ; «[...]
jamais on ne m'a permis de parler à un enfant de mon âge. Et
mes parents, s'ennuyant beaucoup par suite de leur séparation de
toute société, m'honoraient d'une attention continue(27).»
Il semble toutefois difficile d'imaginer que le terme générique
de «famille» n'exclure constamment les personnes du grand-père
et de la grand-tante. Quand il était question d'amener le petit Henri
au spectacle, c'était «malgré tout le monde». Stendhal
s'interroge, entre parenthèses : « mais quels étaient
donc les opposants avant 1790 ?(28)» Une lettre de Pauline Beyle à
son frère nous laisse entrevoir l'image de Henri et d'Elisabeth Gagnon
en 1804, qui n'est autre que celle de vieillards moroses : « Lorsque
la partie se retire, je vais voir ma tatan [Elisabeth] et ordinairement
assister aux sermons que ma tatan ou le grand-père m'adressent, car
je ne sais jamais ce qu'ils disent(29).» Stendhal divise artificiellement
sa famille en deux camps opposés. Mais un des premiers souvenirs
de Stendhal n'est-il pas la réprobation unanime de toute sa famille
face à son imprudence dangereuse ? :
Le couteau de cuisine dont je me servais m'échappa et
tomba dans la rue, [...] près d'une Mme Chenevaz ou sur cette madame.
[...]
Ma tante Séraphie dit que j'avais voulu tuer Mme Chenevaz ;
je fus déclaré pourvu d'un caractère atroce, grondé
par mon excellent grand-père, M. Gagnon, qui avait peur de sa fille
Séraphie, la dévote la plus en crédit dans la ville,
grondé même par ce caractère élevé et
espagnol, mon excellente grand-tante Mlle Elisabeth Gagnon(30).
Stendhal avait toujours peur : lui qui n'a pas pu pleurer à la mort
de sa mère n'était-il pas en fait, comme l'affirmait Séraphie,
«insensible» ?(31) ; lui qui ne pouvait pas aimer son père,
n'était-il pas un « monstre » ? :
Aux yeux de mon père j'avais un caractère atroce
; c'était une vérité établie par Séraphie
et sur des faits : l'assassinat de Mme Chenevaz, mon coup de dent au front
de Mme Pison-Dugalland, mon mot sur Amar(32).
« Je suis donc un monstre », me disais-je. Et pendant de longues
années je n'ai pas trouvé de réponse à cette
objection(33).
Pour balayer cette accusation, pour éviter d'être reconnu unanimement
comme monstrueux, «atroce» ou «insensible», il tente
de démontrer la fausseté de Chérubin et de Séraphie,
même si personne ne s'était publiquement opposé à
eux. Nous croyons que c'est là la nécessité première
de cette autobiographie.
* * *
La Vie de Henry Brulard constitue un espace où tous
les protagonistes cachent quelque chose. C'est par Séraphie que Henri
apprend l'amour malheureux d'Elisabeth(34). De même, il est instruit,
par Elisabeth, de l'aversion de sa mère à l'égard de
son père : «En me parlant de ma mère, un jour, il échappa
à ma tante [ = Elisabeth ] de dire qu'elle n'avait point eu d'inclination
pour mon père(35).» Même à l'intérieur du
camp de Henri : « M. Gagnon estimait et craignait sa soeur qui lui
avait préféré dans la jeunesse un frère mort
à Paris, chose que le frère survivant ne lui avait jamais
pardonnée ; mais, avec son caractère à la Fontenelle,
aimable et pacifique, il n'y paraissait nullement ; j'ai deviné cela
plus tard(36)» ; «Elle [ = Elisabeth ] sentait, mais n'exprimait
jamais, un assez grand mépris pour le fontenellisme de son frère
( Henri Gagnon, mon grand-père )(37).» Du fait de son espagnolisme,
Henri Beyle, lui aussi, dissimule ses sentiments. Présenté
comme le contraire de l'hypocrisie, l'espagnolisme recommande la dissimulation
de ses véritables sentiments devant sa famille, ce qui constitue
pour Henri Beyle un acte héroïque(38).
C'est une auto-justification que tente Stendhal dans la Vie de Henry
Brulard en démasquant à la fois les motifs cachés
de ses ennemis comme des siens. Le camp ennemi, celui de son père
et de sa tante, il est présenté comme menteur et tyrannique.
C'est lui qui inflige à l'enfant un traitement injuste. Pour le prouver
il invente des hypothèses ; Séraphie et le père voyaient
en lui «un obstacle moral ou légal à leur mariage(39).»
Ou bien :
Il fallait, pour être juste, voir des bourgeois bouffis d'orgueil
et qui veulent donner à leur unique fils, comme ils m'appelaient,
une éducation aristocratique. [...] ils décoraient cette vexation
du nom d'éducation et probablement étaient de bonne foi(40).
Supposer des motifs cachés permet à Henri Beyle de se convaincre
qu'il était réellement traité injustement et par là
même de se dissiper de l'obligation du sentiment filial à leur
égard.
Quant au camp allié, son grand-père et sa grand-tante, pour
les trouver vraiment de son parti, il affirme qu'ils dissimulaient leurs
véritables sentiments : S'ils ne venaient pas suffisamment à
son secours ou s'ils ne dénonçaient pas assez la tyrannie
de Chérubin et de Séraphie, c'était bien malgré
eux, à cause de leur «fontenellisme» et de leur «espagnolisme»,
dont les notions ne relèvent que du temps de l'écriture autobiographique.
NOTES
(1) ch.III, OEuvres intimes II, Pléiade, p.552.
(2) ch.VII, p.595.
(3) ch.XXI, p.727. Le mot apparaît pour la première fois le
30 décembre 1835. Madeleine Renedo en donne la définition
suivante : « la folle esthétique du sublime, de la démesure
par la contemplation. [...] Une folie qui ne part pas de l'ivresse de la
vie que donne l'intensité des sensations -- ceci serait folie «
italienne » -- mais des affrontements héroïques »
( « Espagnolisme, folie de Stendhal » in Stendhal Club
no.67, 1975, p.236).
(4) ch.XXXII, p.835.
(5) Entre autres, Madeleine Renedo, art. cit.; Jacques Houbert, «
Don Stendhal l'Espagnoliste », in Stendhal Club no.51,
1971.
(6) Voir Promenades dans Rome III, Cercle du Bibliophile, p.86;
De l'Amour II, p.217-218.
(7) L'Italie en 1818 in Rome, Naples et Florence II,
Cercle du Bibliophile, p.503. Voir aussi Promenades dans Rome III,
p.87-88. Nous ne prétendons nullement que Stendhal n'aimait pas l'Espagne.
Nous voulons juste faire remarquer que l'Espagne pouvait avoir des connotations
négatives dans le champs sémantique stendhalien. Voir aussi
J. Dechamps, « Stendhal et l'Espagne », Editions du Stendhal Club,
no.16, 1926.
(8) Mémoires d'un Touriste II, Cercle du Bibliophile,
p.505. Sur ce point, Madeleine Renedo fait une remarque intéressante
: « La langue espagnole appelle ces espoirs imaginaires des «ilusiones
» et les victimes des « ilusos », mots qui n'ont pas d'équivalent
en français. Les « ilusiones » espagnoles sont des espoirs
parfaitement réalisables alors que les « illusions » françaises
sont du domaine des chimères.» (Art. cit., p.233)
(9) ch.VII, p.600.
(10) ch.VII, p.600-601.
(11) ch.XLIII, p.934.
(12) ch.XII, p.652.
(13) ch.XXI, p.731. Voir aussi ch.VII, p.595, ch.XXI, p.727, ch.XXI, p.730.
Qu'on se souvienne aussi des notions « les plus exagérées,
les plus espagnoles » qui remplissaient la tête de Julien auprès
de Mme de Rênal (Rouge et le Noir, I,
p.75).
(14) ch.IX, p.624.
(15) « espagnolisme, défaut existant encore en 1830 » (ch.XXXI,
p.829)
(16) ch.XXIII, p.747.
(17) ch.XXI, p.730.
(18) « Ma seule tante Elisabeth m'était restée fidèle.
»(ch.XII, p.652) . Voir aussi ch.XXIV, p.760.
(19) ch.XI, p.644.
(20) ch.IX, p.618.
(21) ch.XV, p.682.
(22) ch.XV, p.687.
(23) ch.XXXIV, p.860.
(24) ch.XII, p.654.
(25) ch.XVI, p.691.
(26) ch.IX, p.620.
(27) ch.IX, p.623. Voir aussi, ch.X, p.629.
(28) ch.V, p.571. Cf. Geneviève Mouillaud, Le rouge et le noir,
roman possible, Larousse, 1973, p.188.
(29) Lettre de Pauline Beyle, 26 août 1804, Correspondance I,
Pléiade, p.1085.
(30) ch.III, p.551-552.
(31) Voir notre article : « Stendhal et les Confessions
de Rousseau -- « pointes d'esprit » de Henry Brulard »,
in Studies and Essays, language and littérature, No.14,
The Faculty of Letters, Kanazawa University, mars 1994.
(32) ch.XI, p.645.
(33) ch.XXV, p.771.
(34) ch.VII, p.595.
(35) ch.XII, p.653.
(36) ch.VI, p.591-592.
(37) ch.XII, p.653.
(38) ch.IX, p.623-624 ; ch.XII, p.655 ; ch.XV, p.682 ; ch.XVI, p.700 ; ch.XX,
p.717 ; ch.XXVII, p.789 ; ch.XXVIII, p.796.
(39) ch.XI, p.643.
(40) ch.IX, p.621-622.
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