I. REFUS DE COMPRENDRE
Personne n'a oublié la scène de l'identification du jeune
évêque d'Agde par le héros du Rouge et le Noir.
Tout d'abord Julien ne voit en lui qu'un jeune prêtre devant un miroir.
Le narrateur gardant aussi le silence sur son identité, l'instant
de la reconnaissance en est d'autant plus impressionnant :
Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine : c'était l'évêque d'Agde(1).
On voit bien que le narrateur suit de près la conscience de Julien.
La proposition : « c'<est> l'évêque d'Agde »
est énoncée exactement au moment même où Julien
se fait cette réflexion. L'information donnée par le narrateur
au lecteur sur l'identité de cet inconnu et la reconnaissance par
le héros de ce même personnage se superposent, se synchronisent,
pour ainsi dire.
Georges Blin cite le même passage comme exemple typique de la technique
de « restriction du champ », dont voici l'explication :
[...] dans la plupart des épisodes décisifs il [ = le romancier ] se maintient à la hauteur du protagoniste et marche à son pas, de telle sorte que le progrès de la narration se trouve, autant qu'il est possible, réglé par les variations du champ subjectif. [...] Il en va de même de celle où on voit le héros découvrir peu à peu dans l'antique abbaye de Bray-le-Haut quel est l'inconnu qui bénit son miroir d'un air si fâché et quelle est l'espèce de comédie qu'il répète ainsi, avec tant de maussaderie et d'onction.
Et Blin note :
Dans cette scène presque toutes les données sont supportées par un il vit, et l'affaire ne s'élucide pour le lecteur que lorsqu'elle s'est éclaircie pour Julien : [...](2).
L'explication de la scène de l'identification ne pose pas de problème.
Mais il faut la nuancer en ce qui concerne la compréhension des gestes
de l'évêque, parce que la conscience du héros et celle
du lecteur n'évoluent pas au même rythme. Apparemment leurs
intelligences diffèrent.
Voici ce que raconte le narrateur au sujet de ce geste répété
du jeune évêque.
[A] Julien trouva que le jeune homme avait l'air irrité ; de la main droite il donnait gravement des bénédictions du côté du miroir.
Que peut signifier ceci? pensa-t-il. Est-ce une cérémonie préparatoire qu'accomplit ce jeune prêtre?(3)
Après la reconnaissance et l'étonnement à l'égard
de la jeunesse de l'évêque, Julien se propose d'aller chercher
sa mitre, tout en réfléchissant sur le geste énigmatique
du prélat :
[B] Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu4).
Coiffé de la mitre qui vient d'être apportée, le jeune
évêque se précipite vers le miroir, et à la grande
surprise de Julien, recommence les gestes momentanément interrompus
:
[C] Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des bénédictions.
Julien était immobile d'étonnement ; il était tenté de comprendre, mais n'osait pas(5).
Enfin, l'évêque lui ayant confié qu'il craignait de
paraître jeune aux yeux du roi, Julien conclut :
[D] C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner la bénédiction(6).
Si, dans cette série de situations, le héros et le lecteur
ne partagent pas la même intelligence, la raison en est évidente
: à plusieurs reprises le narrateur prévient le lecteur qu'il
s'agit de la bénédiction, tandis que le héros, privé
de cet éclaircissement, ne peut pas se décider sur le sens
de ce geste. Julien ne voit que des mouvements du bras droit du jeune prêtre,
alors que le lecteur est informé, dès le début de cette
séquence, non seulement du mouvement, mais aussi du sens de ce mouvement
dans le monde fictionnel. C'est dire que, le fictif étant créé
et maintenu par le seul récit, dans la mesure qu'il puisse lire le
français, le lecteur n'a pas le droit de se tromper sur le
sens du geste(7).
Dans le passage en question, Michel Crouzet reconnaît une intervention
du narrateur et dit :
[...] on retiendra ces deux retours du narrateur, « il était tenté de comprendre, mais n'osait pas », « osant enfin comprendre », qui révèlent que cette prétendue « vision avec » contient une grande puissance d'ironie, qu'elle institue au-dessus du personnage qui voit sans comprendre, qui est comme envahi par « un océan de sensations » qui lui ferment l'intelligence(8), qui comprend avec un retard non partagé par le lecteur, une vision supérieure qui dans Julien et son étonnement ingénu et naïf, révèle l'intention malicieuse du romancier(9).
Lorsqu'il parle du « retard » de compréhension de Julien
« non partagé par le lecteur », Crouzet a parfaitement
raison. Pourtant il ne nous semble pas très pertinent de l'expliquer
par le seul manque de perspicacité du héros. Comme nous venons
de le voir, Julien est moins informé que le lecteur et, s'il ne comprend
pas le geste de l'évêque, ce n'est pas par l'incapacité,
mais plutôt parce qu'il « n'ose pas » comprendre. Même
en supposant que le romancier puisse avoir une intention malicieuse, comme
le dit Crouzet, elle aurait comme cible, non pas l'incapacité de
comprendre, mais plutôt le respect naïf du héros à
l'égard du titre du religieux.
Il faut noter aussi que le narrateur a seulement dit que c'était
la bénédiction, et n'a pas précisé qu'il s'agissait
d'exercices de la bénédiction. Evidemment cela se laisse
deviner, le lecteur peut s'en apercevoir bien plus vite que Julien : l'évêque
est « jeune », « récemment nommé »(10)
; le lecteur sait que c'est la bénédiction que l'évêque
répète devant un miroir, qui « semblait étrange
en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apporté
de la ville »(11). Mais strictement parlant cela reste au niveau d'une
hypothèse. Ne pourrait-on pas dire que la compréhension définitive
du sens de ce geste intervienne chez le lecteur au même moment que
Julien qui se dit : « C'est clair, [...] il s'exerce à donner
la bénédiction »? C'est à ce moment seulement
que le sens du geste se détermine une fois pour toutes dans le monde
fictionnel du Rouge et le Noir. Il nous semble qu'en voyant un exemple
de « restriction du champ » dans la séquence de reconnaissance
de gestes de l'évêque, Georges Blin nous a indiqué la
nature profonde de cette technique. La conscience du héros et celle
du lecteur se superposent devant le simulacre du rituel religieux.
A ce propos, ce qui nous frappe le plus dans toute la séquence citée
plus haut, c'est sans aucun doute l'étonnement exprimé dans
le troisième passage. S'il s'agissait d'une simple incompréhension
ou d'une prudence de jugement, Julien ne serait pas si bouleversé
; mais un étonnement capable d'immobiliser quelqu'un ne peut, nous
semble-t-il, que naître d'une résistance intérieure,
d'un refus de « comprendre » quelque chose. Et, ce n'est rien
d'autre que l'idée que ce qu'il voit est un exercice de bénédiction,
que la bénédiction, chose sacrée, puisse faire l'objet
de répétitions. La résistance, le refus de «
comprendre » a certainement pour racine la vénération
pour la religion et le respect spontané à l'égard d'un
religieux de rang élevé.
La tournure : « ne pas oser comprendre » vient confirmer notre
interprétation. Cette expression traduit fidèlement, au moins
dans ce cas particulier, un frein réflectif de la conscience qui,
sentant instinctivement que la conclusion logique et inéluctable
est psychologiquement inacceptable, entrave le cours naturel de l'inférence
et bloque la capacité logique. Le verbe « comprendre »
désigne donc ici une action volontaire, tandis que l'usage courant
fait relever ce verbe du domaine de l'involontaire, un peu comme «
avoir mal aux dents » ou « tomber malade ». L'effort que
l'on fait pour comprendre quelque chose et le fait, l'expérience
même de la compréhension sont apparemment deux choses tout
à fait différentes. Que l'homme soit capable de rester dans
un état d'incompréhension alors que l'évidence le force
à comprendre, c'est là une idée à laquelle s'est
consacré Stendhal. Nous avons remarqué ailleurs que Stendhal
appelait « jésuites » ceux qui refusaient de voir l'évidence
et qui, par ce fait, lui produisaient une impression extrêmement grotesque(12).
II. SUR LA RESTRICTION DU CHAMP ET LE LECTEUR
Nous avons parlé de la résistance psychologique et de sa cause,
le respect enfantin de Julien pour la religion et le prélat. Ce qui
nous semble significatif, c'est l'absence d'explication de ce processus
dans le texte. On pourrait l'interpréter comme une simple «
ellipse » que le lecteur est invité à compléter(13).
Cependant nous proposons ici une autre perspective, dont la portée
théorique peut être non négligeable.
Voici notre problématique : l'absence de description ne correspond-elle
pas à la traduction littérale de la résistance
psychologique? L'ellipse ne signale-t-elle pas ici l'existence d'un refoulement
intérieur? Julien refuse de voir la petitesse de l'Eglise ; il refuse
d'envisager qu'il soit possible qu'on fasse des exercices pour donner la
bénédiction. Ne nous est-il pas permis de penser qu'il se
tait aussi intérieurement? Car c'est là exactement ce que
nous considérons comme caractéristique de la représentation
de l'intériorité chez Stendhal(14). La proposition : «
c'est un exercice de la bénédiction », et probablement
sa négation non plus, ne viennent à l'esprit de Julien extrêmement
embarrassé.
Passons au point de vue du lecteur. Il connaît dès le début
le sens des gestes du jeune évêque. Mais comme nous l'avons
vu plus haut, le fait qu'il s'agisse, non pas de la bénédiction
mais d'exercices de la bénédiction reste tout de même
à l'état de présomption chez lui. Cette interprétation
s'impose comme une évidence, compte tenu du contexte ; l'évêque
n'est pas dans une église et n'a qu'un miroir devant lui, etc. Le
lecteur anticipe aussi la compréhension de Julien. Mais cette espérance
est frustrée par le narrateur qui dit : « il était tenté
de comprendre mais n'osait pas ». Alors le lecteur est obligé
d'entrevoir subitement le vrai caractère de Julien. Il sent fortement
une résistance psychologique chez celui-ci. Ici, on distingue deux
réactions possibles. Certains lecteurs peuvent imaginer la psychologie
originale du héros ; ils ne partagent pas la réaction de Julien.
Mais d'autres peuvent être, même momentanément, en quelque
sorte rendus intérieurement muets, interdits avec Julien.
Du fait de l'absence d'expression explicite, d'émergence de la proposition
: « c'est un exercice de la bénédiction », ces
lecteurs, percevant le refoulement du personnage à travers la phrase
: « il était tenté de comprendre mais n'osait pas »,
sont obligés de suivre involontairement le cheminement psychologique
de Julien, de se superposer dans le mouvement d'esprit du héros du
roman, dans son mutisme intérieur. Ce sont des lecteurs susceptibles
du même mouvement psychologique que Julien, c'est-à-dire des
lecteurs qui, tout en étant adultes expérimentés, n'ont
pas complètement oublié la réaction naturelle de leur
âme, ont gardé au fond de leur coeur la forte inclination pour
des choses spirituelles ou une haute valeur morale.
Nous les identifions volontiers à ces « Happy Few » que
Stendhal invoque souvent comme vrais lecteurs de ses ouvrages. Nous voyons
aussi dans cette superposition du personnage et du lecteur le niveau supérieur
de la « vision avec », la forme ultime de la « restriction
du champ »(15).
III. LA RELIGION DE JULIEN SOREL
Comme nous venons de le voir, Julien Sorel vouait un profond respect
pour la religion, et cela jusqu'à sa dernière heure. Condamné
à mort, il avoue que, toute sa vie, il n'a pu se passer de la vraie
religion :
[...] mais enfin un vrai prêtre... Alors les âmes tendres auraient un point de réunion dans le monde... Nous ne serions pas isolés... Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu ? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini...(16)
Mais il y a un trait particulier dans la conception de la religion du héros
du Rouge : c'est cette curieuse valorisation de l'apparence, du visible.
Par exemple pour lui les vrais prêtres se trouvent dans des vitraux
:
Ah ! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis ! je vois une cathédrale gothique, des vitraux vénérables ; mon coeur faible se figure le prêtre de ces vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin...(17)
Julien se pardonne donc sa faiblesse pour l'apparence de la religion. Dans
cette inclination presque instinctive il montre une parfaite continuité
à travers tout le roman. L'argument de Henri-François Imbert
qui prétend que « l'exaltation religieuse, au même titre
que les autres formes d'exaltation, demeure, pour Stendhal, aliénation
» (18) nous semble peu fondé. Selon Imbert :
Certes Stendhal, [...] s'est loyalement reconnu accessible à cette attirance. [...]
Mais son intention ne pouvait être hagiographique dans Rouge et Noir. Il entendait, à la manière d'un libéral, d'un idéologue, d'un janséniste, démontrer les effets de la religion jésuite, et pour cette raison, peut-être, qu'il les sentait sur lui très efficaces(19).
D'une part Julien n'éprouve aucune honte vis-à-vis de sa propre
extase dans l'expérience religieuse, même dans un état
de lucidité après la cérémonie. Il est impossible
de penser non plus à un refoulement d'un sentiment honteux : «
<son> âme en a besoin ». D'autre part Stendhal, si on
l'assimile au narrateur du récit, s'abstient de critiquer, de se
moquer de Julien qui ne peut pas se débarasser du sentiment religieux.
Comme l'affirme judicieusement Francine Marill Albérès, son
anticléricalisme n'insulte que « les Frilair, les Maslon, les
Castanède »(20) et « Stendhal et Julien [...] n'ont jamais
pu se défaire d'un attachement irrésistible envers toute expression
de la piété sincère »(21).
Or il est à remarquer que le jeune évêque d'Agde lui-même
n'a jamais fait l'objet de critique de la part de Julien.
La singularité de cette indulgence est remarquable quand on réfléchit
au déroulement du chapitre. Le héros a été contraint
d'éprouver de la déception à l'égard de cet
évêque. Ne serait-il donc pas naturel qu'il éprouve
quelque rancune pour ce personnage ? ou encore quelque colère envers
lui-même qui tombe si facilement dupe de l'apparence ou du titre ?
Mais ce n'est nullement le cas, on ne trouve nulle injure pour l'évêque,
ni auto-accusation. Ajoutons aussi que, s'il y avait quelque intention malicieuse
du narrateur, il serait plus naturel qu'il saisisse cette occasion pour
se moquer du héros.
N'a-t-on pas affaire ici à un autre refoulement qui cause un mutisme
intérieur ? Quand la religion a révélé sa propre
dégradation, une réaction psychologique s'est opérée
en Julien qui décide spontanément de ne pas voir cette petitesse
pour se concentrer sur l'apparence grandiose. Mais il faut noter bien que,
dans ce cas, Julien est parfaitement conscient de son propre artifice. Pendant
la cérémonie il se dit :
Réellement, il [ = l'évêque d'Agde ] était parvenu à se donner l'air vieux ; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on pas avec de l'adresse ! pensa-t-il (22).
S'il existait quelque ironie chez le narrateur, elle devrait prendre pour
cible la puérilité de Julien qui prend l'apparence solennelle
pour un signe véritable de sa nature sacrée. Cette interprétation
perd de sa pertinence, compte tenu de l'exclamation sincère de Julien
: « Que ne fait-on pas avec de l'adresse ! ». Il est très
curieux de voir rapprochés dans la première phrase les mots
« air » et « réellement ».
Cet éloge de l'apparence ne signifie pas, il faut le noter, que la
vertu spirituelle n'importe pas chez Julien. Si c'était le cas, l'épisode
de la bénédiction de l'évêque d'Agde perdrait
de son sens. Au contraire, il existe sûrement une aspiration pour
l'âme supérieure, et en même temps cette valeur intérieure
est curieusement liée avec l'apparence chez Stendhal.
Cette fois non plus, il ne s'agit pas d'une simple « ellipse »
de la part du narrateur. Le personnage lui-même refuse de prendre
en conscience, de formuler en un langage bien structuré, que ce soit
la dégradation de la religion ou la négation de cette dégradation.
L'évêque d'Agde n'est pas un imposteur. Au lieu d'être
accusé, il est considéré comme un acteur habile.
Il y a certainement du goût pour les manières raffinées
chez Julien(23). Et qu'est-ce que les manières, si ce ne sont le
souci de l'apparence?
Julien était stupéfait d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se disputaient son coeur. [...] Plus on s'élève vers le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces manières charmantes (24).
Ce spectacle fit perdre à notre héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour l'inquisition, et de bonne foi (25).
Evidemment ici, le héros se superpose à l'évêque
; il voit en celui-ci son image future. Son extase n'est pas innocente ;
il sait très bien qu'il voit devant lui de l'&laqno; adresse »,
c'est-à-dire, une tromperie. Mais ce qui lui importe finalement c'est
la suprématie de ce qu'on voit, autrement dit, du fait.
De cette manière, ce qui est visible et ce qui n'est pas visible
font un bloc dans le héros du Rouge et le Noir.
IV. L'ULTIME PROTESTATION DE JULIEN SOREL
Qu'on réfléchisse bien sur le raisonnement de Julien qui,
dans sa prison, se compare au Nil :
On ne connaît point les sources du Nil, se disait Julien ; il n'a point été donné à l'oeil de l'homme de voir le roi des fleuves dans l'état de simple ruisseau : ainsi aucun oeil humain ne verra Julien faible, d'abord parce qu'il ne l'est pas. Mais j'ai le coeur facile à toucher ; la parole la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les coeurs secs ne m'ont-ils pas méprisé pour ce défaut ! Ils croyaient que je demandais grâce : voilà ce qu'il ne faut pas souffrir (26).
Si tous les fleuves ne sont au départ qu'une source et qu'une source
est toujours modeste, ce qui est d'ailleurs bien logique, on est en droit
de dire que : le Nil est un ruisseau. Mais énoncer cette proposition,
c'est évidemment fallacieux. Le grand fleuve, c'est exactement quelque
chose comme le Nil. La chose ayant une partie grande est appelée
grande. Voilà la logique de Julien Sorel. Pour saisir cette réalité,
il faut donc écarter de vue le fait qu'elle a néanmoins quelques
parties qui paraissent petites et faibles. Julien réclame la même
logique pour son propre compte. Lui qui dit : «j'ai la noblesse du
coeur »(27), qui se voit grand, courageux, non pas par le sang ou
la naissance, mais par les actes, par ce qu'on voit, doit être considéré
comme grand par les autres. N'est-ce là son ultime protestation ?
Or cette même revendication de droit l'amène à refuser
que certains de ses comportements soient considérés comme
des signes. Par exemple si les larmes étaient prises pour un signe
de faiblesse, de lâcheté, l'attitude habituelle de Julien,
son orgueil, serait donc du bluff, de la fanfaronnade. Admettre cette possibilité
veut donc dire, du même coup, rendre faux aux yeux des « coeurs
secs » des signes qu'il prétend authentiques. C'est «
ce qu'il ne faut pas souffrir. »(28) Il est donc satisfait quand il
réussit à cacher sa faiblesse, quand les gens ne la perçoivent
pas, surtout au moment le plus dangereux, celui de l'exécution :
Si ce matin, dans le moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût averti pour l'exécution, l'oeil du public eût été aiguillon de gloire, peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants, s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse... mais personne ne l'eût vue.
Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un lâche en ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura (29).
D'où la nécessité de l'adresse, du trompe-l'oeil. Pour
faire paraître ce qu'il est vraiment, Julien est paradoxalement contraint
de recourir à des tricheries ou à des hypocrisies.
Le profond désir d'une revendication de droit domine et caractérise
toute la vie du héros du Rouge et le Noir. Bien qu'il ne soit
pas né aristocrate ou riche bourgeois, son âme est plus noble
et généreuse qu'aucun des grands de l'époque.
Voyons sa réplique à la critique de Madame de Rênal
évoquant la lâcheté de Julien qui refuse un rendez-vous
par méfiance à l'égard de Monsieur de Rênal :
-- Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits (30).
C'est aussi ce qui explique la tentative de meurtre de madame de Rênal.
Julien, par cet acte absolument inexplicable d'un point de vue utilitariste,
refuse d'être un simple arriviste et devient une personne digne d'être
qualifiée de noble, chez qui l'honneur est la vertu la plus importante.
D'après Michel Guérin c'est Mathilde qui lui dicte la sentence
: « Péris pour devenir ce que tu es » (31) . Nous croyons
que, même sans elle, le caractère de Julien le prédestine
à l'abandon du succès au sens mondain du XIXe siècle
(32).
Le Rouge et le Noir, répétons-nous, avec tous les traits
du roman dit psychologique, a une curieuse tendance à valoriser les
choses visibles. Si la déception à l'égard de l'évêque
n'a pas été explicitée, c'est que Julien a refusé
de la voir. Dans la cérémonie de Bray-le-Haut l'évêque
s'en est tiré avec succès. Son côté faible --
besoin de faire des exercices pour donner la bénédiction solennellement
--, Julien s'est gardé de le voir, comme la petitesse de la source
du Nil. Si Julien a trouvé en lui de la dignité, c'est qu'il
avait décidé que l'évêque avait de la
dignité, qu'il était réellement majestueux.
Le texte, par ses lacunes, nous permet de partager les refus psychologiques
du héros. Si, dans la représentation stendhalienne de l'intériorité,
ni la reconnaissance -- « c'est un exercice de la bénédiction
» --, ni la négation de cette reconnaissance ne sont décrites,
et que ni la déception à l'égard de l'évêque,
ni l'absence de cette déception ne sont explicitées, cela
traduit le défaut d'expression verbale d'une reconnaissance quelconque
ou le refoulement d'une idée inacceptable dans l'esprit même
du personnage. Le lecteur est naturellement invité, non pas à
prendre quelques informations dans le récit du narrateur concernant
l'être intime du personnage principal du roman, mais à sentir
le mouvement du coeur de Julien, voire à se superposer à lui.
Pour cela il est nécessaire que l'âme du lecteur ressemble
à celle de Julien, et sans aucun doute à celle de Stendhal.
Autrement dit, on exige du lecteur la même réaction psychologique
spontanée que celle de Julien ou de Stendhal.
C'est exactement la qualité requise chez les « Happy Few ».
Ces lecteurs élites sont ceux qui aspirent malgré tout à
une hauteur morale, et aussi qui estiment les actes visibles, les faits
incontestables. L'éloge de la spiritualité coexiste avec celui
de l'apparence, qui ne signifie autre chose chez Stendhal que le refus de
l'hypocrisie, de l'affectation, du faux courage (33). L'extérieur
et l'intérieur se corroborent, se soutiennent mutuellement dans ce
roman du déguisement.
NOTES
1) Le Rouge et le Noir, I, ch.XVIII, Classiques Garnier, 1973, p.100.
2) Stendhal et les Problèmes du roman, Corti, 1954, p.157.
3) Le Rouge et le Noir, I, Ibid., p.100.
4) Ibid., p.100-101.
5) Ibid., p.101. Nous soulignons.
6) Ibid. Nous soulignons.
7) Cf. Wittgenstein, Philosophical Investigations, I, §652 :
« "He measured him with a hostile glance and said...." The
reader of the narrative understands this ; he has no doubt in his mind ».
Même si l'on pense à la possibilité d'une affectation,
le lecteur n'est pas autorisé à supposer ou douter parce que
« the main thing he guesses at is a context » (tr. Anscombe.
2e éd. Basil Blackwell, 1958).
8) Un des thèmes habituels quand on parle de Stendhal, notamment
pour expliquer l'interruption de la Vie de Henry Brulard. Jean Prévost
parlait déjà de l'effet du « négatif »,
qui est une traduction du « néant intérieur »,
c'est-à-dire que le paroxysme chez un personnage est rendu par l'abandon
de tous les moyens d'expression (La Création chez Stendhal,
Mercure de France, éd. de 1959 [1ère éd. 1942], p.267).
Pourtant il est évident que, dans l'épisode de l'interprétation
de gestes de l'évêque d'Agde, le héros du Rouge et
le Noir est dans un embarras et non pas dans un transport.
9) Le Rouge et le Noir / Essai sur le romanesque stendhalien, PUF,
1995, p.60.
10) Le Rouge et le Noir, I, ch.XVIII., p.98.
11) Ibid., p.99-100.
12) Voir notre « le «jésuite»
chez Stendhal » in Etudes de langue et littérature françaises,
no.64, Tokyo, 1994. Marill Albérès remarque: « Nous
reconnaissons les jésuites à la séduction de toute
leur personne, de leurs manières, de leur regard. Tout est chez eux
l'incarnation vivante de leur morale, depuis les plis et les ornements de
leurs habits jusqu'au ton de leur voix, Stendhal ne s'est-il pas plu, par
jeu et par plaisir, à nous laisser deviner que le plus séduisant
de ses prêtres, le jeune évêque d'Agde, est un jésuite,
sans toutefois l'appeler de ce nom et en laissant au lecteur le soin de
l'identifier.» (Stendhal et le sentiment religieux, Nizet,
1956, p.127) Notons d'ailleurs que, malgré certains traits caractéristiques
qui nous font supposer que l'évêque d'Agde est de la Compagnie
de Jésus, si le terme « jésuite » n'est jamais
utilisé à son propos, nous y reconnaissons une preuve que
le mot relève du langage privé de Stendhal, qu'il prend une
acception tout à fait originale dans son texte.
13) L'ellipse est, selon Josiane Attuel, « inhérente à
la pensée et au style de Stendhal » (Le Style de Stendhal,
Nizet, 1980, p.251). Prenant exemple du désespoir de Fabrice devant
la fuite de Clélia, elle insiste sur son effet stylistique : «
Une ellipse peut à elle seule créer ou révéler
la violence contenue dans l'idée mais non explicitée »
(ibid., p.507-508).
14) Cf. nos « Considérations sur la notion de «restriction
du champ» » in Studies and Essays / language and literature,
no.16, Université de Kanazawa, 1996 ( en japonais ).
15) A propos de l'ellipse stendhalienne, Gérard Genette remarque:
« Le silence du récit souligne éloquemment la grandeur
et la beauté de l'action [...]. C'est un commentaire au degré
zéro, celui-là même que la rhétorique classique
recommandait pour les moments sublimes » (« Stendhal
» dans Figures II, collections Points, 1979 [1ère éd.
1969], p.189).
16) Le Rouge et le Noir, II, ch.XLIV, p.481.
17) Ibid., p.480.
18) Stendhal et la Tentation janséniste, 1970, p.158. Pour
Imbert, les séquences des cérémonies religieuses dans
le Rouge et le Noir ont pour fonction d'&laqno; illustrer la dégradation
d'une âme sous les effets de l'admiration » (ibid., p.157)
. Philippe Berthier s'intéresse surtout à l'effet politique
de la cérémonie religieuse : « Julien participe aussi
à la mystification, en devient la victime avant d'en devenir, peut-être,
le profiter ( Mme de Rênal le verrait bien en pape...). [...] Stendhal
dénonce une collusion politico-religieuse qui non seulement met en
coupe réglée la vie du pays mais, plus secrètement,
confisque le moi (« Mystique, érotique et politique à
Bray-le-Haut » in Stendhal et la Religion, Cahier Stendhal no.1,
Queen's University, 1984, p.73-74).
19) Op. cit., p.156.
20) Stendhal et le sentiment religieux, p.70.
21) Ibid., p.71.
22) Le Rouge et le Noir, I, ch.XVIII, p.102.
23) « Le naturel héroïque, au lieu de voir dans le naturel
aimable un adversaire, cherche alors à s'affiner à son contact
» (Francine Marill Albérès, Le Naturel chez Stendhal,
Nizet, 1956, p.312).
24) Le Rouge et le Noir, I, ch.XVIII, p.102.
25) Ibid., p.104.
26) Le Rouge et le Noir, II, ch.XLII, p.468.
27) Le Rouge et le Noir, II, ch.XLIV, p.478.
28) Cette expression laisse voir, nous semble-t-il, que Julien, et sans
doute Stendhal, entrevoient la possibilité de le souffrir.
Il est très curieux de voir Stendhal entrevoir l'existence d'une
parfaite humilité.
29) Le Rouge et le Noir, II, ch.XLIV, p.477. C'est Stendhal qui souligne.
30) Le Rouge et le Noir, I, ch.XXI, p.129.
31) La Politique de Stendhal, PUF, 1982, p.18.
32) Julien Sorel est donc un personnage cohérent d'un bout à
l'autre. Il n'est pas l'ombre de Berthet, ni en état d'hypnose. Le
malentendu sur la nature de l'hypocrisie du héros semble être
à l'origine de la longue controverse sur ce sujet.
33) « Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore
trouvé le moyen d'être hypocrite : amuser quelqu'un dans la
conversation, et gagner une bataille » ( Lucien Leuwen III,
Cercle du Bibliophile, p.155). Pour François Leuwen, la capacité
de plaire à quelqu'un est donc un mérite réel au même
titre que le vrai courage. On peut dire que la cérémonie religieuse,
elle aussi, qui plaît à Julien, possède une vertu réelle.
Cf. Georges Blin, Stendhal et les problèmes de la personnalité,
Corti, 1958, p.222.
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