À propos des « quatre espèces d'amour »
selon Stendhal
(Communication faite à Tokyo, le 24 mai 1994)
Yuichi KASUYA
Copyright (c) Yuichi Kasuya, 1994.
[RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL]
I
Peu de gens prennent vraiment au sérieux le classement stendhalien
de l'amour en quatre « espèces », qui figure au chapitre
premier de son traité De l'amour. Il serait de bon goût
de sourire et de passer sous silence un tel sujet qui aurait plutôt
sa place dans un salon où l'on apprécie les traits d'esprit.
Mais est-il absolument impossible d'accorder quelque crédit à
cette classification? Nous tenterons ici de comprendre ce que signifiaient
ces quatre amours pour Stendhal.
Cette typologie resurgit quelquefois sous la plume de Stendhal, avec plus
ou moins de changements dans les nuances ou au niveau des appellations.
Les exemples cités et les explications présentent des variations,
mais Stendhal distingue toujours quatre « espèces » d'amour.
Selon le texte définitif de L'Amour, ce sont : l'amour-passion,
l'amour-goût, l'amour-physique et l'amour de vanité.
Regardons ce qu'il a noté dans son journal du 20 septembre 1822,
juste après la parution de L'Amour. Je cite :
Ce qui suit est le premier travail sur l'Amour.
Je croyais que 4 ou 8 pages renfermeraient all my ideas. Depuis un mois,
cela est printed en 500 pages in-12.
29 décembre 1819, day of genius.
De l'Amour
Il y a quatre espèces d'amour ; [...]
etc., etc(1).
Si ce qu'il qualifie de génial, c'était seulement l'idée
d'écrire ses souvenirs amoureux sous forme d'un traité, Stendhal
n'aurait pas cru que 4 ou 8 pages lui suffisaient(2). Tout porte à
croire que Stendhal a en tête une sorte de théorie. Aussi a-t-on
l'impression que, si Stendhal appelle Day of genius le 29 décembre
1819, c'est parce que l'idée de la classification en quatre lui paraissait
lumineuse.
Examinons maintenant de plus près, ces quatre amours en question.
Désormais nous nous référerons principalement à
l'explication donnée au chapitre premier de l'Amour.
II
D'abord, l'amour-passion.
Voici les exemples d'amour-passion qui figurent dans le chapitre premier
de l'Amour : je cite.
1° L'amour-passion, celui de la religieuse portugaise,
celui d'Héloïse pour Abélard, celui du capitaine de Vésel,
du gendarme de Cento(3).
On peut d'abord remarquer que les amants que Stendhal a cités ont
tous fait quelque sacrifice de leur intérêt personnel, de leur
intérêt immédiat pour l'être aimé. Héloïse
refuse le bonheur conjugal et souhaite rester la maîtresse d'Abélard(4).
Elle restera fidèle à son amant toute sa vie, dans la solitude
du couvent(5). L'amant de la dame que le baron de Besenval a rencontrée
à Vésel sacrifie son désir pour respecter le souhait
de celle qu'il aime(6). Le baron dit qu'il est martyr de l'amour-propre
de sa maîtresse(7).
Mais il y a quelque chose de plus fort, de plus extraordinaire qu'un simple
sacrifice dans l'amour-passion. La religieuse portugaise, par exemple, que
symbolise-t-elle? En fait tout au long des Lettres Portugaises
elle ne fait que regretter l'amour déjà perdu. Elle maudit
son amant infidèle. Cependant, bien que l'amour ne soit jamais que
la source de l'angoisse, du malheur, elle ne veut pas que sa passion amoureuse
la quitte. Elle termine sa première lettre par une singulière
imploration : « Adieu, je n'en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours,
et faites-moi souffrir encore plus de maux(8).» En un mot, la douleur
de l'amour lui est plus chère que la tranquillité de l'âme.
L'amour devient quelque chose d'incontrôlable. C'est, si j'ose dire,
plutôt qu'un sacrifice de soi, un oubli ou une perte de soi.
La forme ultime de l'amour-passion semble donc se manifester dans le cas
de la maîtresse du gendarme de Cento. Cette anecdote amoureuse ne
semble pas très connue. Avec celle du capitaine de Vézel,
Stendhal lui-même semble l'avoir vite oubliée(9). Aucune édition
de l'Amour en rapporte le détail. Citons la brève
note de l'édition Classiques Garnier : « [...] dans les premières
années du XIXe siècle, un gendarme de Cento, province de Ferrare,
emprisonné à la demande des parents de la jeune fille qu'il
avait séduite, reçut de celle-ci du poison, et tous les deux,
chacun d'un côté de la fenêtre grillée du cachot,
s'étaient empoisonnés(10) ». Apparemment l'éditeur
n'accorde guère d'importance à cet épisode. Mais en
fait, dans les rapports de Nerio Malvezzi et de Feruccio Lanfranchi sur
cette histoire d'amour tragique, il y a un trait qui attire notre attention.
La jeune fille, Rosa Vancini, surnommée « la Bella Rosina »,
a en fait avalé le poison, mais : « sentant que le poison était
trop amer, elle l'a craché, avant de rentrer chez elle en courant(11).
» Le chroniqueur nous apprend que, tandis que Grasseli, le gendarme
de Cento est mort en très peu de temps, pour sauver la jeune fille,
on a vite appelé des médecins qui lui ont donné tous
les remèdes possibles. Malgré tous ces efforts, elle est morte
huit jours après(12).
N'était-ce pas ce trait qui subsistait dans la mémoire de
Stendhal? Le texte de la chronique montre bien la surprise des contemporains
devant cette mort qui n'a d'autre cause apparente que l'amour. La Belle
Rosina est morte uniquement parce qu'elle a perdu son objet d'amour.
Stendhal ne manque pas, par la suite, de citer des exemples analogues. Au
chapitre LIII de L'Amour un Arabe de la tribu de Azra se vante
de connaître « dans [sa] tribu trente jeunes gens que la mort
a enlevés, et qui n'avaient d'autre maladie que l'amour(13).»
Dans le même livre on trouve encore l'exemple d'une cristallisation
excessive qui a provoqué la mort chez un homme qui n'avait jamais
vu l'objet de son amour(14).
A ce propos, on ne peut manquer de penser à la mort inattendue de
Mme de Rênal après l'exécution de Julien Sorel. Les
circonstances de la mort de Mme de Rênal et de la jeune fille de Cento
présentent une analogie remarquable. Je cite le dernier paragraphe
du Rouge et le Noir :
Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle
ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ;
mais, trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants(15).
Cette mort peu vraisemblable n'est autre, pour Stendhal, que la preuve qu'elle
aimait Julien de l'amour-passion. Il en va de même pour les morts
successives de Fabrice et de Sanseverina dans le dernier chapitre de La
Chartreuse de Parme(16).
Il y a une vingtaine d'années, Emile Talbot a récapitulé
les choix qui se présentaient aux héros stendhaliens quand
leur amour devenait impossible. Le premier, c'est le suicide. Exemples :
Octave de Malivert, Mina de Wanghel, etc. ; le deuxième, c'est de
se réfugier dans la vie solitaire d'un couvent ou d'un monastère,
comme Armance ou Fabrice del Dongo. Mais il existe une troisième
voie, pas un choix celui-ci : c'est, je cite Emile Talbot, «
Ne pouvant renoncer à la vie ni par couvent ni par le suicide, ils
meurent, ils se laissent mourir(17). » La maîtresse du gendarme
de Cento entre parfaitement dans cette dernière catégorie.
Devant ces cas ultimes on peut se demander si le seul amour peut vraiment
amener la mort biologique. L'idée est trop romanesque(18). Ce qui
est important pour la conception stendhalienne de l'amour-passion, c'est
que celui-ci constitue, au moins à première vue, un paradoxe
par rapport à la philosophie dite utilitariste d'Helvétius.
Helvétius est le premier maître de la philosophie de Stendhal.
Mais celui-ci le critique tout de même pour ne pas avoir saisi ce
que Stendhal appelle « la différence entre notre intérêt
réel et notre intérêt apparent » (19). Dans De
l'Amour, Stendhal, tout en respectant ce qu'il appelle le «
principe d'Helvétius », va plus loin que son maître, en
employant le terme « plaisir » au lieu de celui d'« intérêt
». Je cite :
Le principe d'Helvétius est vrai même dans les
exaltations les plus folles de l'amour, même dans le suicide. Il est
contre sa nature, il est impossible que l'homme ne fasse pas toujours, et
dans quelque instant que vous vouliez le prendre, ce qui dans le moment
est possible et lui fait le plus de plaisir(20).
Ici, l'analogie entre l'amour et la maladie s'avère donc doublement
pertinente chez Stendhal. Premièrement parce que l'amour « naît
et s'éteint sans que la volonté y ait la moindre part(21).»
Deuxièmement parce qu'il peut amener la destruction de la vie organique(22).
Le sacrifice dans l'amour peut ainsi constituer un plaisir pour celui qui
aime. Voici une phrase de Vauvenargues annotée par Stendhal :
Peut-être ne faisons-nous le bien que parce que notre
plaisir se trouve dans ce sacrifice(23).
En regard de ces lignes, Stendhal notait: « Justification d'H[elvétius](24).
»
Ce n'est donc pas sans raison si Stendhal a fait paraître un article
pour les lecteurs anglais, intitulé « Thoughts on the Philosophy
of Helvetius » en avril 1822, juste après qu'il ait commencé
à collaborer au Paris Monthly Review, et quatre mois
avant la parution de l'Amour. Dans cet article, où est repris le
même argument qu'au fragment no.XCI de l'Amour en évoquant
les mêmes personnages, à savoir le prince Eugène de
Savoie et Régulus, Stendhal affirme que l'homme ne peut pas ne pas
obéir « aux injonctions de son intérêt(25).»
Cet article, n'était-il pas destiné à annoncer la thèse
fondamentale de sa prochaine publication, à savoir l'affirmation
du fait que l'amour poursuit un plus haut degré d'intérêt?
L'amour peut donc prendre un aspect bizarre et faire agir les hommes contrairement
à leur intérêt apparent ou immédiat. Alors comment
expliquer ce phénomène contre nature? Selon Stendhal, c'est
le résultat de la civilisation. Non seulement l'amour-passion, mais
également tous les amours sont, selon Stendhal, un fruit, «
un miracle » de la civilisation. Et il affirme que, dans une société
civilisée, l'oubli de l'intérêt personnel pourrait produire
paradoxalement le plaisir « sublime ». On en reparlera plus tard.
III
Passons maintenant à la deuxième variation de l'amour. Je
cite le texte de Stendhal :
2° L'amour-goût, celui qui régnait à
Paris vers 1760, et que l'on trouve dans les mémoires et romans de
cette époque, dans Crébillon, Lauzun, Duclos, Marmontel, Chamfort,
Mme d'Epinay, etc., etc.(26)
Voyons qui sont les auteurs ici cités, témoins des moeurs
galantes du XVIIIe siècle. Un passage intéressant d'un texte
que Stendhal a préparé pour son deuxième Racine
et Shakspeare, rédigé donc avant 1825, attire notre
attention sur le fait que ces auteurs sont pour la plupart originaires de
la bourgeoisie, et, en un sens, partisans de la cause de la nouvelle noblesse
du XVIIIe siècle. En parlant d'une nouvelle source de comique de
ce siècle, Stendhal remarque :
Lorsque, vers 1720, les dissipations des grands seigneurs et
le système de Law eurent enfin créé une bourgeoisie,
il parut une troisième source de comique : l'imitation imparfaite
et gauche des aimables courtisans. Le fils de M. Turcaret, déguisé
sous un nom de terre, et devenu fermier général, dut avoir
dans le monde une existence dont le modèle n'avait pas paru sous
Louis XIV,[...]
Les Considérations sur les moeurs, de Duclos, sont le
Code civil de ce nouvel ordre de choses, dont les Mémoires
de madame d'Epinay et de Marmontel nous ont laissé une description
assez amusante(27).
Le XVIIIe siècle avait déjà avancé l'idée
de la priorité du mérite sur le sang. Ce que prétend
l'auteur des Considérations sur les moeurs, paru en
1751, c'est qu'en France l'uniformité des moeurs, plutôt que
la naissance, constituait la noblesse. Je cite :
Les moeurs font à Paris ce que l'esprit du gouvernement
fait à Londres ; elles confondent et égalent dans la société
les rangs qui sont distingués et subordonnés dans l'état.
Tous les ordres vivent à Londres dans la familiarité, parceque[sic]
tous les citoyens ont besoin les uns des autres ; l'intérêt
commun les rapproche.
Les plaisirs produisent le même effet à Paris ; tous ceux qui
se plaisent se conviennent, avec cette différence que l'égalité,
qui est un bien quand elle part d'un principe du gouvernement, est un très
grand mal quand elle ne vient que des moeurs, parceque cela n'arrive jamais
que par leur corruption(28).
Mais Duclos fait une apologie des Français :
C'est le seul peuple dont les moeurs peuvent se dépraver,
sans que le fond du coeur se corrompe, ni que le courage s'altère
; [...](29)
Et voici un passage du même livre que Stendhal transcrit lui-même
dans son cahier en novembre 1813 :
La politesse marque l'homme de naissance ; les plus grands sont
les plus polis... Cette politesse est le premier signe de la hauteur...
La politesse prouve l'éducation soignée et qu'on a vécu
dans un monde choisi(30).
Stendhal se moque de l'excès du souci de convenance du temps de madame
d'Epinay, où « il y avait la manière approuvée
et du bon goût de mourir, de se marier, de faire banqueroute, de tuer
un rival, etc. » (31)
Stendhal fait une brève mention sur les Mémoires
de Lauzun, un des auteurs de l'amour-goût :
Les Mémoires de Lauzun [...] la couleur
seule est ou paraît fausse. Je dis paraît, car peut-être
Lauzun avait-il l'habitude d'écrire ainsi(32).
L'intéressant, c'est que Stendhal admet une certaine sincérité
chez Lauzun, bien que son style paraisse affecté. Stendhal pense
que Lauzun n'était pas conscient de son défaut. Autrement
dit, il pense que pour Lauzun l'affectation était un comportement
nécessaire mais que celle-ci était tellement enracinée
en lui qu'il n'en était pas conscient.
Revenons à l'explication de l'amour-goût du chapitre premier
de L'Amour :
C'est un tableau où jusqu'aux ombres, tout doit être
couleur de rose, où il ne doit entrer rien de désagréable
sous aucun prétexte, et sous peine de manquer d'usage, de bon ton,
de délicatesse, etc. Un homme bien né sait d'avance tous les
procédés qu'il doit avoir et rencontrer dans les diverses
phases de cet amour ; [...](33).
Il est à remarquer que, selon Stendhal lui-même, l'amour-goût
est de la même nature que l'amour-passion. Dans la première
esquisse de L'Amour il précise :
Quand une fois nous connaîtrons parfaitement l'amour-passion,
l'amour-goût qui n'en est qu'une diminution, qu'une nuance affaiblie,
sera facile à connaître.» (34)
Si l'amour-passion ne connaît aucune barrière quand il s'épanche,
la démarche de cette deuxième sorte d'amour est délimitée,
prescrite. L'amour-goût relève d'une contrainte sociale sous
le règne de Louis XV, au même titre que le protocole dans la
cour de Louis XIV. Dans le chapitre dernier de l'Histoire de la Peinture
en Italie, parue deux ans avant qu'il ait conçu De l'Amour,
en parlant d'une « politesse cérémonieuse », Stendhal
précise en note : « manières espagnoles en France sous
Louis XIV, ensuite siècle de Louis XV, romans de Duclos et de Crébillon,
[etc.](35). L'amour-goût est formalisé. C'est un code pour
s'intégrer dans la classe supérieure. (L'amour-goût
sans code, ce serait l'amour-passion à l'état pur.)
C'est cette « restriction du champ » qui caractérise l'amour-goût.
Ceux qui sont nés nobles ne pensent pas, ne peuvent pas penser de
choses basses(36); quand c'est l'observation d'un code qui est le critère
de la noblesse, on s'efforce de ne pas voir certains aspects de la société,
du commerce des hommes. Citons une phrase de l'Histoire de la peinture
en Italie :
En 1770, un gentilhomme insulté par un paysan ne devrait
pas le rosser avec effort, mais comme en se jouant (et Stendhal ajoute en
parenthèse) "voir Crébillon fils"(37).
L'amour-goût est aussi la spécialité des Parisiens,
que Stendhal qualifie souvent, d'« étiolés », ce
qui veut dire dans son langage : qui a perdu le courage de voir les évidences
de la raison. L'épisode célèbre qui figure dans les
Souvenirs d'égotisme, au cours duquel Destutt de Tracy
et Thurot restent bouche bée face à une mesure politique trop
radicale que propose un jour Henri Beyle illustre bien cet étiolement
des Parisiens(38). On comprend que, en évoquant cette anecdote Stendhal
peut se persuader que Tracy, fondateur de l'« idéologie »,
avait par son origine noble et parisienne un esprit borné qui le
rendait inaccessible à son De l'Amour, de même
qu'à la théorie stendhalienne de l'amour. Stendhal, malgré
dix ans de fidélité au salon de Tracy n'est pas parvenu à
se faire comprendre. En voyant comment il se venge de l'incompréhension
de Tracy dans les Souvenirs d'égotisme, nous sommes
invités à croire que Stendhal est sérieux quand il
déclare que De l'Amour est « un livre d'idéologie
»(39).
IV
Passons à l'amour-physique. Rien ne paraît plus évident
que cette troisième sorte d'amour. Cependant l'auteur avait senti
le besoin de l'éclaircir par un passage quelque peu osé tiré
de Duclos mais qu'il a fini par enlever du texte définitif, que voici
:
J'avais lu quelques romans, dit le jeune comte de ... parlant
de la marquise d'Arblay, j'avais lu quelques romans, et je me crus amoureux.
Le plaisir pour un enfant de 17 ans d'être caressé par une
femme aimable et l'impression que font à cet âge... [..] --
J'en suis enchanté, répondis-je avec vivacité. -- Eh
bien, nous souperons ensemble, personne ne viendra nous interrompre et nous
causerons en liberté. Elle accompagna ce discours du regard le plus
enflammé. -- Je ne sais pas trop causer, lui dis-je, mais pourquoi
ne me permettez-vous plus de vous embrasser comme à la campagne?
-- Pourquoi? reprit-elle, c'est que lorsque vous avez une fois commencé
vous ne finissez point.
Je lui ai promis de m'arrêter quand elle en serait importunée,
et un silence m'autorisant, je la baisai, je touchai sa gorge avec des plaisirs
ravissants. Mes désirs s'enflammaient de plus en plus, la marquise
par un tendre silence autorisait toutes mes actions ; enfin... (40)
On peut alors se poser la question suivante : si ce livre De l'Amour
n'avait aucune signification au point de vue théorique et
qu'il était juste destiné à être lu par la femme
qu'il aimait, l'auteur aurait-il vraiment pensé à y mettre
un seul instant une citation si imprudente? (41)
L'amour-physique, c'est un amour qui consiste à tenter d'assouvrir
ses pulsions corporelles causées par un individu précis. Il
faut bien noter que les termes « amour-physique » et
« plaisir physique » sont soigneusement distingués dans
le texte de l'Amour. La possibilité du plaisir physique
est en fait une chose commune aux quatre amours(42).
Ici la conception stendhalienne de l'amour est à rapprocher de celle
de Destutt de Tracy. Voyons un passage du dernier chapitre de ses Eléments
d'idéologie, intitulé précisément «
De l'amour » :
[...] il [=l'amour] vit de préférence, il n'est
pas toujours déterminé par la seule beauté ; le plaisir
d'aimer et d'être aimé y a autant ou plus de part que celui
de jouir. La preuve en est que la jouissance forcée est très-imparfaite
; elle est même physiquement pénible ; et la jouissance trop
partagée ou trop facile est sans saveur parce qu'elle ne prouve pas
le sentiment. Le consentement est donc un de ses charmes ; la sympathie,
un de ses plus grands plaisirs(43).
D'après Tracy lui-même, pour qui l'amour veut dire fondamentalement
l'amour-physique(44), l'activité humaine réclame la «
sympathie », y compris cet amour-physique ; le besoin de sympathiser,
c'est ce qui fait pendant à l'instinct de conservation. Celui-là
contrebalance celui-ci. D'une part pour sa propre conservation chaque être
humain doit être sur ses gardes, se méfier des autres ; mais
d'autre part, en tant qu'être social, chaque individu ne peut pas
se passer du mouvement contraire, qui l'attache à ses semblables(45).
Pour Stendhal le mot sympathie implique une autre connotation ; c'est un
sentiment qui rend invisible son intérêt direct. Exemple :
le peuple romain au temps de Camille, rapporté par Tite-Live. Je
cite un passage de son journal du 19 janvier 1818 :
Au lieu de se livrer à sa propre passion, il [peuple
romain] sent de la sympathie pour la passion qui agite son ennemi et qui
l'agite à son dam(46).
La sympathie, c'est ce qui ôte le courage ou l'agressivité
qui relève directement de l'instinct de conservation. Or cette perte
du courage est un phénomène commun à tous les amours,
également produits de la civilisation(47). Les fins, seules, diffèrent.
Pour l'amour-passion, le but, c'est la sympathie qui détruit parfois
l'instinct de conservation, tandis que l'amour-goût c'est l'observation
d'un code. Dans l'amour-physique ce sont
les pulsions physiques qui sont excitées et demandent à être
satisfaites(48).
Stendhal dit que tous les amours sont le « miracle de la civilisation(49).»
Il veut dire par là que : dans une société plus ou
moins civilisée, l'instinct d'auto-défense subsiste sous forme
de pudeur, et que celle-ci contribue à augmenter le pouvoir de l'imagination(50).
Et à son tour c'est l'imagination, qui est la mère de tous
les amours, même de l'amour-physique(51).
Mais l'excès de civilisation a fait naître aussi une forme
vicieuse d'amour, qui est l'amour de vanité.
V
De l'amour de vanité, nous ne parlerons pas beaucoup ici. La vanité,
c'est ce que Stendhal n'a pas cessé de combattre toute sa vie. Je
dirai simplement que, à la différence de l'amour-goût,
défini comme imitation de l'allure noble, l'amour de vanité
n'est qu'une simulation de l'amour même. L'objet même de l'amour
de vanité n'est jamais la cause de ce prétendu amour. C'est-à-dire
que, dans cet amour, le stimulus ne correspond pas à la
réponse. L'amour de vanité se définit donc
par le « geste » même d'appeler amour ce qui n'en est pas
un(52). Citons un passage de L'Amour.
Héloïse vous parle de l'amour, un fat vous parle
de son amour, sentez-vous que ces choses n'ont presque que le nom de commun?
C'est comme l'amour des concerts et l'amour de la musique(53).
Pour conclure cette communication, je voudrais insister sur le fait que,
ainsi envisagée, cette classification de l'amour par Stendhal a toujours
quelque chose à nous dire.
Destutt de Tracy, dans son De l'Amour, traite du phénomène
de l'amour relativement au besoin de reproduction(54). Stendhal, lui, se
consacre ici entièrement à l'étude sur l'idée
de l'amour qu'on conçoit dans la société. Si l'objectif
de Tracy, d'après ce qu'il dit lui-même, c'est de nous faire
« une description exacte et circonstanciée de nos facultés
intellectuelles, de leurs principaux phénomènes, et de leurs
circonstances les plus remarquables, en un mot de véritables éléments
d'idéologie(55)», et l'objet de l'idéologie, c'est de
[nous] faire connaître en détail ce qui se passe en [nous]
quand nous pensons, parlons, et raisonnons(56), Stendhal ne s'est-il pas
montré encore plus « idéologiste », ou plus phénoménologue
que son maître? De l'Amour de Stendhal, enfant naturel
de l'idéologie, n'est-il pas enfin légitimé?
NOTES
(1) Stendhal, Journal V, Cercle du Bibliophile, p.8.
(2) Pendant la rédaction il était moins optimiste. Le 26 mars
1820, il écrivait à Mareste : « Vous recevrez l'Amour.
C'est un bavardage qui formera soixante-dix pages in-18, [...].» (Correspondance
I, Pléiade, p.1015) Et il notait dans son journal au premier
juillet 1820 : « je comptais écrire 30 pages, j'en suis à
385. » (OEuvres intimes II, Pléiade, p.47)
(3) De l'Amour, ch.I, Classiques Garnier, p.5. Dans le chapitre
XL de l'Amour c'était la seule Julie d'Etanges, héroïne
de La Nouvelle Héloïse qui est citée comme
représentant de l'amour-passion.
(4) « Il y a deux sacrifices dans l'histoire d'Héloïse
qui ont pu être bien grands : Le premier, quand elle fit découvrir
à Abélard le secret de sa naissance ; Le deuxième quand,
pour l'avantage d'Abélard, elle refusa pendant si longtemps de l'épouser
et nia si vivement ce mariage une fois qu'il fut fait.» (Journal du
17 janvier 1805, in OEuvres intime I, Pléiade, 1981,
p.186.)
(5) Un autre trait significatif : après la calamité qu'a subie
Abélard, Héloïse reste en définitive dans l'impossibilité
de la jouissance physique.
(6) Bruno Pincherle, « In margine a De l'amour : Il capitano di Vésel
e il gendarme di Cento » in Aurea Parma, no.2 juillet-décembre
1950, p.24-50.
(7) Contes de M. le baron de Besenval, avec une notice bio-bibliographique
par Octave Uzanne, Paris, A.Quantin, 1881, p.228.
(8) Lettres portugaises, traduites en français, Garnier-Flammarion,
1983, p.73.
(9) « Les amis de M. Beyle lui ont demandé souvent qui étaient
ce capitaine et ce gendarme ; il répondait qu'il avait oublié
leur histoire. P[rosper] M[érimée]. » (note de l'édition
de 1853 de l'Amour, citée dans l'édition Classiques
Garnier, p.414)
(10) Note d'Henri Martineau. Classiques Garnier, 1959, p.414.
(11) « [...] sentendola molto amara, la sputò fuori e poi si
pose in fretta a correre a casa, [...] » (F[eruccio] L[anfranchi],
« Stendhal e il "gendarme di Cento"», in La Lettura,
vol.36, 1936, p.v., Bruno Pincherle, art. cit., p.27.)
(12) « La Vancini, invece, sembrava migliorare. Fu curata con tutti
i rimedi di cui poteva allora disporre la scienza, ma invano. Ella si spense
otto giorni dopo. » (Ibid.)
(13) De l'Amour, ch.LIII, p.196.
(14) De l'Amour, fragment 164, p.302.
(15) Le Rouge et le Noir, II, ch.XLV, Classiques Garnier, p.489.
(16) « La comtesse en un mot réunissait toutes les apparences
du bonheur, mais elle ne survécut que fort peu de temps à
Fabrice, qu'elle adorait, et qui ne passa qu'une année dans sa Chartreuse»
(La Chartreuse de Parme, ch.XXVIII, Classiques Garnier, p.537)
(17) Emile Talbot, « Remarques sur la mort de Madame de Rênal
» in Stendhal Club, No.59, 15 avril 1973, p.252. Cf. «
Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente,
aisée, sans terreurs un simple objet de comparaison, le prix qu'on
donnerait pour bien des choses. (De l'Amour, fragment no.XLVI,
p.252)
(18) La mort de la Belle Rosina serait-elle due, en fait, à la fausse-couche?
« Prima di morire, [...] diede alla luce un fanciullo che morì
unitamente con la madre, frutto infelice di cosifatto amore. » (F[eruccio]
L[anfranchi], art.cit., p.v.)
(19) Note de janvier 1804 dans Journal littéraire I,
Cercle du Bibliophile, p.283. Cf. lettre à Mareste : « Helvétius
a eu parfaitement raison lorsqu'il a établi que le principe d'utilité
ou l'intérêt était le guide unique
de toutes les actions de l'homme. Mais, comme il avait l'âme froide,
il n'a connu ni l'amour, ni l'amitié, ni les autres passions vives
qui créent des intérêts nouveaux et singuliers.»
(Correspondance I, 13 novembre 1820, à Mareste. Pléiade,
p.1044. Stendhal souligne.)
(20) De l'Amour, fragment XCI, p.265. « [...] il aurait
dû ne jamais employer le mot intérêt et le remplacer
par les mots plaisir ou principe d'utilité. (Correspondance
I, 13 novembre 1820, à Mareste. p.1044. Stendhal souligne.)
(21) Ibid., ch.V, p.16.
(22) Claude Liprandi prétend que Stendhal traite de l'amour physiologiquement,
plutôt comme médecin que comme idéologue.
( Au coeur du Rouge, l'affaire Lafargue et le Rouge et le Noir,
Grand-Chêne, 1961, p.232.)
(23) Journal littéraire III, p.332.
(24) Ibid.
(25) « Pensées sur la philosophie d'Helvétius »,
paru en avril 1822 dans Paris Monthly Review ( Chroniques
pour l'Angleterre, tome I, Publications de l'Université de
Grenoble, 1980, p.87.)
(26) De l'Amour, ch.I, p.5.
(27) « De l'Etat de la société par rapport à la
comédie, sous le règne de Louis XIV », in Racine
et Shakspeare, Cercle du Bibliophile, p.195-196.
(28) Duclos, Les Considérations sur les moeurs de ce siècle,
in OEuvres complètes de Duclos, t.I, Slatkine (réimpression
de l'édition de Paris, 1820-1821), 1968, p.15.
(29) Ibid., p.17.
(30) Ibid., p.34-35. cf. Stendhal, Journal littéraire
II, p.436.
(31) « De la moralité de Molière » in Racine
et Shakspeare, p.220-221, et aussi p.165 : « Du temps de madame
d'Epinay ou madame Campan, aucune action ne pouvait se produire sans un
mélange de vanité, qui arrivait sous le nom de convenable.
« Ma petite nièce va mourir ; je me souviens qu'il est convenable
de suspendre toutes les leçons de mes filles. » -- Je voudrais,
moi, qu'au moment où les maîtres arrivent, on n'eût pas
le courage de prendre leçon. -- « Mais, si je ne faisais pas
la chose convenable, que diraient amis, parents, domestiques, etc.?...»
(32) Chronique pour l'Angleterre, tome I, p.295. L'article
est daté de Paris, le 5 août 1822.
(33) De l'Amour, ch.I, p.5-6.
(34) Ibid., p.413. Cette première définition
de l'amour-goût, croyons-nous, reste valable dans tout le texte définitif
de L'Amour. Sinon, on aurait peine à voir la pertinence
à le distinguer avec l'amour de vanité.
(35) L'Histoire de la Peinture en Italie, tome II, ch.CLXXXIV,
Cercle du Bibliophile, p.323 note.
(36) C'est pour cela que Julien Sorel envie les gens « bien nées
». Le Rouge et le Noir, II, ch.X, p.289.
(37) L'Histoire de la Peinture en Italie, tome II, ch.CXXIII,
p.136.
(38) Souvenirs d'égotisme, ch.V, Cercle du Bibliophile,
p.58-59.
(39) De l'Amour, ch.III note, p.13.
(40) Le passage est de Les Confessions du comte de ***(1741),
cité dans De l'amour, notes, p.415. ( Voir Romanciers
du XVIIIe siècle, tome II, Pléiade, 1965, p.203)
(41) Le souci de la décence ennuie toujours le Stendhal théoricien.
Voir du soin qu'il a mis concernant le chapitre « Des Fiasco »
(De l'Amour, édition citée, p.512-513). Pour
un épisode dans le chapitre XXVI, Stendhal s'excuse : « On me
conseille de supprimer ce détail : « Vous me prenez pour une
femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi. » (p.67)
(42) De l'Amour, ch.I, p.7 : « Le plaisir physique, étant
dans la nature, est connu de tout le monde, [...] » etc. Cf. «
L'amour-passion, l'amour véritable est sensuel dans son essence,
et, si nous en pouvions douter, il suffirait de nous remémorer les
exemples que citait Stendhal : les lettre d'Héloïse à
Abélard et de la Religieuse portugaise à Chamilly. [...] on
ne peut guère concevoir que le désir en soit absent. Or, la
sensualité de Stendhal paraît extrêmement courte, [...]
(Léon Blum, Stendhal et le beylisme, Albin Michel, 1947,
p.152)
(43) Eléments d'idéologie, tome IV, 1815, p.571.
Tracy souligne.
(44) Pour Helvétius aussi bien que pour Destutt de Tracy, l'amour
veut dire avant tout l'amour-physique.
(45) Destutt de Tracy, Eléments d'idéologie,
tome IV, p.561-564.
(46) Journal du 19 janvier 1818, OEuvres intimes I, Pléiade,
p.3. Stendhal s'était rendu compte depuis longtemps que la «
gloire du conquérant » est difficile à expliquer par
la théorie d'Helvétius.
(47) Etant le fruit de la civilisation, tous les amours, selon Stendhal,
font perdre l'agressivité. Nous pouvons citer ici un mot sur le caractère
d'Henri Beyle de la bouch d'une de ses maîtresses : « Recevoir
et jamais prendre. » Cf. « [...] l'on a du courage envers ce qu'on
aime, qu'en l'aimant moins » (De l'Amour, ch.XXIV, p.58.)
« On peut avoir de courage envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.»
(De l'amour, fragment no.XLVII, p.252.)
(48) « Dans une société très avancée, l'amour-passion
est aussi naturel que l'amour-physique chez des sauvages. M[étilde].»
(De l'Amour, fragment no.CVI, p.276)
(49) De l'Amour, ch.XXVI : « De la Pudeur », p.65.
Selon Stendhal, « la perfection de la civilisation serait de combiner
tous les plaisirs délicats du XIXe siècle avec la présence
plus fréquente du danger. Il faudrait que les jouissances de la vie
privée pussent être augmentées à l'infini en
s'exposant souvent au danger. (De l'Amour, ch.XLI, « Des
nations par rapports à l'amour. De la France », p.141)
(50) De l'Amour, ch.XXVI : « De la Pudeur », p.65.
(51) Ibid.
(52) A l'occasion de transcription de la première idée de
De l'Amour, Stendhal a failli mettre « trois espèces
d'amour » au lieu de « quatre » (cf. Charles Simon : «
Nouveaux inédits de Stendhal » in Editions du Stendhal
Club, no.28, 1930, p.16.).
(53) De l'Amour, fragment CLVII, p.299. Imaginez la gêne
langagière qu'éprouvait l'auteur dans un passage comme ceci
: « Le cas le plus heureux de cette plate relation [ = l'amour de vanité
] est celui où le plaisir physique est augmenté par l'habitude.
Les souvenirs la font alors ressembler un peu à l'amour ; [...] »
(De l'Amour, ch.I, p.6. Nous soulignons.)
(54) « Le besoin de la reproduction, au moins dans l'espèce
humaine, est le plus violent de tous quand il se fait sentir dans toute
sa force. Il fait taire dans certains momens, même celui de la conservation.
[...] Cependant ce désir si véhément n'est point encore
l'amour ; [...]» (Eléments d'idéologie,
tome IV, p.568-570)
(55) Destutt de Tracy, Projet d'Eléments d'idéologie
(tome premier des Eléments d'idéologie ), Paris,
an IX, p.4.
(56) Ibid., p.31. Revendication de Stendhal : « Si l'idéologie
est une description détaillée des idées et de toutes
les parties qui peuvent les composer, le présent livre est une description
détaillée est minutieuse de tous les sentiments qui composent
la passion nommée amour. (ch.III, note, p.13) Reste à
préciser s'il a continué d'être idéologiste ou
pas jusqu'au bout du texte de l'Amour. D'après Claude
Liprandi, « au début de son livre, Stendhal se montre certes
idéologue et sensualiste lorsqu'il définit l'amour : [...].
Mais, pour tout le reste de son ouvrage il parle beaucoup moins en philosophie
qu'en médecin. Il oublie les sens et la sensation pour l'« anatomie
», l'« anatomie comparée », les « lois physiques
» : [...] ( Op. cit., p.232)
[AU DEBUT DE CE TEXTE]
[A LA PAGE D'ACCUEIL]